par Frédéric Lefebvre-Naré

L'assassinat de quatre personnes par Mickaël Harpon, sans doute convaincu qu'un ordre divin lui imposait de perpétrer ce massacre, réveille une inquiétude latente et répandue dans la société française vis-à-vis de "l'islamisme radical", voire de "l'islamisme" tout court, voire de "l'islam" tout court. Cette inquiétude se ramifie en multiples variantes : le #padamalgam qui dénonce un "politiquement correct" aveugle au danger ; la lutte contre le "communautarisme" ; le discours négatif sur "ils", "eux", entité informe qui peut désigner selon les occasions "les jeunes", "les Maghrébins", "les Arabes", "les musulmans"…

De façon moins sanglante, mais plus régulière, les preuves se multiplient de la discrimination que subissent les musulmans en tant que musulmans, indépendamment de leur éventuelle "radicalité", de leur origine géographique ou ethnique, de leur âge ou de leur sexe. C'était connu et évident pour la grande majorité d'entre eux ; et en plus, ils devaient faire face au déni de nombreux non-musulmans disant, parfois sincèrement, que "les entreprises ne discriminent pas les musulmans", "les musulmans se fantasment en victimes", "en France il n'y a que la République, tous les citoyens sont traités également" ou encore "l'islamophobie est une invention de musulmans".

Ces deux inquiétudes travaillent profondément la société argenteuillaise.

D'expérience de ces derniers mois et années, quand on discute politique argenteuillaise, il y a 3 niveaux successifs de conflit.

D'abord, on discute de projets, certains les disent faisables, d'autres infaisables … on parle dette, impôts, emprunts toxiques …

Si on finit par tomber d'accord sur ces sujets,…

… alors émerge un deuxième point de clivage : les étiquettes. "Oui mais alors, ce que tu dis va dans le sens de Untel qui était dans tel parti, de Unetelle qui a fait telle chose en 19xx…". Les interlocuteurs essayent de se ranger, les uns les autres, dans des camps politiques forcément rivaux.

Si on finit par reconnaître que ce n'est pas l'essentiel, qu'après tout, toutes les majorités municipales sont constituées de personnes d'opinions différentes et de trajectoires politiques différentes…

… alors émerge le clivage ultime : l'islam. Avec deux craintes symétriques, comme je l'écrivais au début :

  • d'un côté la crainte de l'islamophobie, de la marginalisation d'un groupe (même aux contours flous), celle d'être disqualifiés par le fait historique que l'islam comporte un discours politique, économique et social ;
  • de l'autre la crainte de l'islamisme, de l'oppression que subiraient certaines personnes parce que d'autres se croiraient légitimées par la religion à dicter des comportements, à faire régner localement un ordre répressif, et pour certaines, à tuer.

La réconciliation de la société argenteuillaise passera par la confrontation ouverte de ces deux craintes. Il faudra qu'elles se reconnaissent l'une l'autre ; que les personnes qui les partagent (et bien des personnes partagent les deux !), au-delà de se les renvoyer en ping-pong, commencent à échanger là-dessus, mettent ces craintes au clair, les digèrent, les reconnaissent comme humaines et durables, et apprennent à les dépasser.

Et alors, politiquement, on pourra arriver à Argenteuil à de vraies majorités, solides, cohérentes, durables, capables de porter un projet de développement et de renouveau.

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