par Frédéric Lefebvre-Naré, avec Pierre Belot

Cent personnes au Bout du Bar à 20h20, c’est presque serré, il faudra demander la prochaine fois l’auditorium de la Mairie.

L’un des invités, Amine El Khatmi, élu PS d’Avignon, a soulevé la vindicte de la ‘« muslimsphère » sur Twitter’ selon cet article du Monde. La journaliste cite « le politologue Laurent Bouvet » : le PS, selon lui, « n’arrive pas à trancher entre un multiculturalisme normatif et une vision républicaine intégratrice. Ces deux conceptions existent au PS, qui est travaillé par ces questions mais pour autant ne les travaille pas ».

Félicitations donc à une exception au sein du PS, le député de notre circonscription, Philippe Doucet, qui organise cette soirée « L’Islam dans la République : aujourd’hui, demain » !

L’autre intervenant, Rachid Benzine, auteur des livres « Les nouveaux penseurs de l’Islam » ou « Le Coran expliqué aux jeunes, » sortira le 9 mars avec Christian Delorme, l'ex-« curé des Minguettes », chez Fayard, « la République, l’Église et l’Islam : une révolution française ».

Le député, en introduction, rappelle que les deux premières Rencontres portaient sur « les banlieues » et « la laïcité » : Des participants m’ont dit : « ça s’est bien passé ». Étrange ! Est-ce que parce qu’on avait peu parlé de l’islam ? Nous en parlons cette fois-ci.

Je n’ai même pas pensé à demander la Cave dîmière, je pense qu’on aurait eu une réponse négative. Un journaliste de Libé a franchi le périph’, ça doit être la première fois pour un journal parisien ! Bravo ! La dernière fois, 15 avaient dit venir, aucun n’était venu.

Avant de commencer, Philippe Doucet demande que l’on dégage une chaise pour « une jeune fille, célébrité du Petit Journal ».

Elle le mérite bien… elle était debout hier, à la cérémonie en mémoire de Rino della Negra.

Le député rappelle que le communiqué de Daech pour revendiquer les attentats du 13 novembre, citait une sourate du Coran… et pour la commenter, il donne la parole à Rachid Benzine !

Rachid Benzine :

L’islam aujourd’hui et demain…? Hier aussi. Pour faire de l’Histoire, il faut regarder un temps, un lieu, un groupe humain. La société des hommes du VIIème siècle vivait et croyait autrement que les hommes d’aujourd’hui.

(Bruits de chaises et de tables — on fait repasser face aux conférenciers les représentants des moquées "Dassault" et "turque" (sic) qui avaient pris place dans la partie salon, derrière la tribune.)

"L'islam c'est violent" ou "l'islam c'est la paix" sont deux discours idéologiques, qui parlent surtout de la personne qui les tient ! Verset contre verset, c'est la controverse…

La société française est analphabète en religion ; quand on parle de religion, elle ne sait pas ce que c'est. Elle est dans le déni du religieux, elle dit "ce sont des questions sociales, politiques, économiques…" La page de l'Algérie n'est pas encore tournée, cette guerre continue à servir de prisme, notamment à gauche. Son projet c'est l'émancipation de tout, et le religieux est un "opium du peuple" que le progrès social ferait disparaître ! Et pour la droite, l'islam est un problème d'immigrés, de banlieue, alors même que des jeunes de la bourgeoisie d'origine européenne rejoignent Daech ! La laïcité est citée comme arme contre les musulmans. Les Français de confession musulmane doivent aussi s'émanciper de cette tutelle étatique — pas seulement s'émanciper de l'Algérie, de la Turquie et autres !

Mon travail est d'étudier le Coran, la biographie élogieuse du prophète (Sira) et tous les textes nés par la suite. L'islam ne devient une religion au sens dogmatique qu'au IXème siècle, avec la mise par écrit, la théologie, la jurisprudence… Aujourd'hui beaucoup de Musulmans construisent des discours mélangeant des morceaux de textes de différentes époques… L'islam du VIIème siècle est une alliance, dans une économie de survie, entre habitants d'une vallée sèche où la vie est très difficile : La Mecque. Plein de gens cités par le Coran refusent d'aller au combat, parce que le risque de mourir c'est celui d'affaiblir son clan !

L'idée que "celui qui change de religion, tuez-le" apparaît vers le IXème siècle. L'imaginaire "islamique" diffère de celui de l'époque "coranique".

Ceux qui se sont fait exploser le 13 novembre ne sont pas des productions du Moyen-Orient, ce sont des enfants de la République, français, et enfants de l'islam. "Ce n'est pas des musulmans" c'est du déni, quelqu'un qui se revendique de l'islam est musulman, même si son islam n'est pas le nôtre.

Daech repose sur trois mythes puissants :

  • celui du califat — qui était encore une forme politique en islam en 1924 ;
  • celui de la fin du monde — quelque chose qu'on a oublié dans le monde d'aujourd'hui : faute de donner un sens à leur vie, ils cherchent à donner un sens à leur mort.
  • celui de la Oumma, un (monde) où les purs seront entre eux.

Face à cela, trois types de jeunes :

  • certains se retrouvent dans un parcours chaotique, retournent la violence contre la société, comme Mohammed Merah ;
  • certains disent "faute de vivre ensemble, vivons entre nous", repli salafiste : à l'origine, une insécurité culturelle;
  • d'autres disent "faute de vivre ensemble, partons ailleurs".

Le site le plus consulté par les musulmans est muslima.com, un site de rencontres ; puis mektoub, et le 3ème site est religieux.

Est-ce que l'islam est pertinent pour l'ADN de la culture française, les philosophes, l'organisation sociale, la construction du lien dans la République ? Ce sont des vraies questions. Ne soyons pas sur la défensive, créons. Quelle espérance donnons-nous à nos jeunes ? C'est la question du sens, de la spiritualité. Je vous remercie.

Philippe Doucet redemande une relecture de la sourate citée par Daech !

Rachid Benzine : un historien est un chercheur, qui peut poser des questions auxquelles il n'a pas de réponse.

(On projette à l'écran un extrait de la sourate 59 sur "ceux qui pensaient que leurs forteresses les défendraient contre Allah…")

Un verset comme ça, il est utilisable par n'importe qui !

La tradition musulmane voit dans ce verset —qui ne parle pas de massacre ! Il n'y avait pas de massacre dans la société de Muhammad, mais des alliances ! — l'affirmation que c'est Dieu qui agit, qui "lance la terreur dans les coeurs", ce ne sont pas les hommes.

Ce qui arrive aujourd'hui, c'est que des hommes se prennent pour Dieu et agissent à la place de Dieu !

Les universitaires disent qu'il est "impossible de retrouver de la factualité dans l'islam premier", car celui-ci ne nous est connu que par une tradition religieuse constituée 150 ans plus tard. Il faut accepter de ne pas savoir.

Amine El Khatmi : Je pressentais qu'il serait difficile d'intervenir après Rachid Benzine et son exposé brillant.

La question de la jeunesse, et de l'espérance, est essentielle. Qui peut trouver une excuse aux terroristes ?

(Le phrasé et la gestuelle très "politiques" de l'intervenant font rire ma voisine. C'est un fait, les responsabilités d'élu obligent à des mots plus répétés, polis, à un jeu de scène… La liberté du chercheur est enviable à côté !)

J'ai été interpellé sur la question de la laïcité, mot trop souvent utilisé pour stigmatiser l'islam. Marine Le Pen a compris le mécanisme. Mon parti ne porte pas suffisamment cette question de la laïcité, on n'a pas suffisamment travaillé. Ne laissons pas la laïcité à l'extrême-droite !

Sur "Des paroles et des actes" (le 22 janvier), David Pujadas invite une "jeune femme apolitique, professeur d'anglais, candidate aux élections régionales" (ça m'a un peu étonné), à interpeller Alain Finkielkraut. Elle le fait de façon irrespectueuse, en le qualifiant de "pseudo-intellectuel" et en concluant "taisez-vous !", drôle de façon de débattre. J'ai twitté que j'en étais "affligé", et je découvre dans la foulée qu'elle est proche du "Parti des indigènes de la République" qui dit "lutter contre toutes les formes de domination qui fondent la suprématie blanche à l'échelle internationale".

Le débat (sur Twitter) démarre et dérape aussitôt (des tweets insultants sont projetés à l'écran) ; on me reproche de l'attaquer comme "non-blanche", un concept que je découvre à cette occasion ! "On crache sur ses coreligionnaires", "tes semblables on les appelle les Arabes de service", ça a duré plusieurs jours.

Ma position, c'est de réserver l'expression de ma foi à la sphère privée, et de ne pas mettre en avant cette dimension religieuse dans le débat public. Car un élu est celui des citoyens de toutes religions, même ceux qui n'ont pas voté pour lui !

On publiait mon adresse, celle de ma mère…

Situation extraordinaire, mes camarades, mon parti s'est tu, silence radio pendant 1 semaine ; tandis que les militants du FN et d'extrême-droite étaient ravis de l'occasion de dire soutenir un Arabe, tous ces gens disaient "Amine Le Pen…" (rire général à commencer par l'intervenant). Je n'allais pas dire "que Dieu me pardonne", mais enfin !

C'est leur stratégie, ce n'est pas une surprise.

Mais que dans le camp républicain, rien ? De grands responsables politiques, anciens membres du gouvernement, m'envoyaient des messages privés "tiens bon, on est là, on est avec toi… (mais je ne le dirai pas) !".

Ces questions seront au coeur de la prochaine élection présidentielle. Avec celles du chômage et du terrorisme. Si nous à gauche, on n'est pas capable de se mettre sur une position commune… face à Marine Le Pen… on sera balayés, et la France avec nous.


Question d'une participante : "Est-ce que pour vous, le port du voile c'est exprimer son attachement à l'islam ?"

Coprésident du groupe d'amitié islamo-chrétienne : "Je remercie mon ami Rachid Benzine d'être venu à Argenteuil. Tu dis que la gauche veut mettre la religion le plus loin possible, et que la droite réduit l'islam aux banlieues, pourras-tu développer ? Tu as semblé dire qu'il n'y a pas d'offre pour la jeunesse, pourtant la richesse de l'islam est là. Enfin, est-ce que tu penses que le dialogue entre des chrétiens et des musulmans peut contribuer à vaincre ces préjugés ?"

Président d'honneur de l'association Nour, Jouy-le-Moutier : "concernant la jeunesse : ceux qui rejoignent Daech sont souvent des convertis qui connaissent mal l'islam. La chahada ne suffit pas pour devenir musulman. Que faire pour que ces jeunes ne rejoignent pas Daech ?"

"Bidel" (?), Argenteuil, "de confession musulmane, franco-algérien" : "on a parlé de verset coranique, je pense que le problème est d'abord social. Mon père est arrivé en France en 1973 un vendredi, le lundi il avait du boulot. Il avait la moustache, il ne savait pas parler français. Je suis plutôt mignon (rires), j'ai un super-CV… Je lui ai posé la question "40 ans en France, tu a encore un accent, comment ça se fait ?" Il résidait au foyer Sonacotra de la gare d'Argenteuil, il n'allait pas à beaucoup d'endroits où on parlait français ! Je pense que je suis bien intégré. Mais en passant mes vacances à Menton, j'ai vu qu'il y avait beaucoup de zones de non-droit pour les "non-Blancs" ! Parce que ma femme portait le voile. Je me suis pris la tête avec quelqu'un, il m'a répondu 'à Menton on n'a pas beaucoup d'HLM'. Il faut avoir 60 ans et être Blanc pour passer ses vacances à Menton ? Il y a beaucoup de problèmes qui font qu'un Franco-Musulman peut être frustré, ici en France !"

Marie-José Cayzac, "conseillère municipale très d'opposition" : "je veux rebondir sur (cette) dernière intervention. (Bidel) parle de son père comme "Maghrébin" et se définit comme "Musulman", ce n'est pas anecdotique. Je ne crois pas que notre pays soit dans le déni du religieux. Notre temps est rythmé par un certain nombre d'événements catholiques. La religion catholique a perdu énormément de pratiquants. La laïcité a été vécue comme un éloignement du religieux. Une élue porte le voile dans notre Conseil Municipal. Est-ce acceptable ? Si un élu portait la kippa, serait-ce acceptable ? On a laissé faire pour des raisons électoralistes, une porosité entre religion et politique."


Rachid Benzine : "la question du déni est fondamentale. Dire que les attentats 'n'ont rien à voir avec l'islam' c'est refuser de comprendre. Marx disait : 'on ne peut pas faire une critique du capitalisme sans faire une critique du religieux', la gauche l'a oublié ! Le religieux est lié au social, etc., mais il est autonome. Les problèmes économiques, sociaux, sont très importants, mais faire l'impasse sur l'islam c'est manquer des motivations qui peuvent pousser des personnes à passer à l'acte. Des familles entières qui travaillent (ont un emploi) rejoignent Daech ! J'ai été en prison discuter avec des intégristes, j'y ai rencontré des docteurs en Histoire, des ingénieurs… Il faut aussi se battre sur le terrain des idées !"

"Les terroristes sont plus 'intégrés' qu'issus de familles 'communautaristes'. Les familles maghrébines ont voulu épouser le modèle social français, c'est lui qui les a fait exploser. Alors que les familles turques ! C'est très communautaire ! Et aucun jeune Turc de France n'a rejoint Daech."

(Une participante : "d'où vous savez ça ?" — "Les RG ont tous les noms", répond Philippe Doucet).

"Ceux qui ont fait la marche pour l'égalité, on leur a dit de retourner dans leurs quartiers. La 3ème génération, qui ne regarde plus vers les pays d'origine, voit dans l'islam un élément de valorisation identitaire, transnational".

"S'il y a encore des attentats, je crains que la prochaine étape, ce soit des lynchages. La violence monte dans la société française. Il faut l'apaiser. Que chacun prenne ses responsabilités. Qu'il ne dise pas 'je ne savais pas'."

Amine El Khatmi : "Sur le port du voile, je n'ai pas à me prononcer au nom des femmes qui décident de le porter. Ce que je sais comme élu, c'est qu'il y a des lois, des règles, des cadres. Qu'une élue vienne siéger voilée, les bras m'en tombent, ça me choque. Et ça me choquerait si c'était une kippa. On est dans une Assemblée républicaine d'un pays laïc. Il ne doit pas y avoir de signe religieux visible. Les choses à mon avis sont claires."

"Célia", qui a posé la première question sur le voile déclare que la réponse "ne lui convient pas".

Amine El Khatmi : "c'est la mienne, je ne la changerai pas !". (rires, applaudissements).

"Sur les jeunes qui rejoignent Daech, les raisons 'sociales' ne suffisent pas. J'ai grandi au quartier de la Reine-Jeanne d'Avignon, mon père chauffeur routier,…, j'ai bien senti que mon prénom Amine et mon quartier posaient problème… Quand je voulais devenir avocat on m'a dit 'fais ton BTS'… Ça m'a poussé à avancer ! à 20 ans on a d'autres rêves que de se faire sauter. Ça doit être un moteur et pas la résignation." (Applaudissements).

Des gens qui jouent avec le feu, il y en a eu à droite, il y en a eu à gauche aussi ! Je ne suis pas loin de Montpellier… Des gens ont préféré renier leurs valeurs pour quelque bulletins de vote. Il y en a qui perdent leur honneur pour gagner les élections, certains perdent les deux. En voyant tous ceux qui se sont retrouvés sur la liste Bartolone au second tour des régionales… Clémentine Autain, ça fait des années qu'elle tient des positions insupportables."


(Nombreuses demandes de parole. Philippe Doucet, de grande bonne humeur, annonce qu'on prendra le car pour Menton à 2 h du matin.).

Participant : "Athée, pour moi les religions sont une invention humaine, je m'en passe facilement. Mais je veux en savoir un peu plus. Le jour où vous êtes marié, votre femme à la maternité est présentée à un docteur masculin, quelle est votre position ?"

M. Mirbelle, SHAAP 'le Vieil Argenteuil', "Argenteuillais de vieille souche, admirateur d'Alain Finkielkraut : je pensais qu'on allait aborder des questions de fond sur l'islam. Est-il un monothéisme ? Le Coran est-il l'incarnation de Dieu, ou une pensée à comprendre ou interpréter. Et pourquoi n'y a-t-il pas de monachisme (de moines) en islam, comme exutoire à l'engagement de ces jeunes ?"

"Enseignant de la langue arabe à l'institut islamique al-Ihsan, dit 'mosquée Renault' : comment nous voulons cette République ? Laïque ou pas laïque ? Elle a une histoire, on ne peut retirer Saint Thomas d'Aquin de l'Histoire… héritier du courant de pensée de 'saint' Averroès, qui nous a redonné Aristote…"

"Le niveau monte", commente Philippe Doucet : "Ce n'est pas un asile de fous, c'est juste Argenteuil !"

Alima Boumediene-Thiéry : "La guerre d'Algérie reste malheureusement très présente dans ce débat. On oublie que la laïcité c'est d'abord le respect des autres et des différences, ce n'est pas leur négation. Le débat sur la déchéance de nationalité renvoie à une 'immigritude' des gens qui sont présents depuis plusieurs générations, les renvoie au désespoir."

"Je m'appelle Saïdi, merci d'avoir fait cette rencontre. C'est plus une remarque qu'une question. Pourquoi on ne parle pas des trains qui arrivent à l'heure ? Mais seulement des gens qui frappent un gynécologue… Au Maghreb aussi il y a des hommes gynécologues qui font accoucher des Maghrébins (rires)… des Maghrébines ! Laisse 'musulman' à la porte de ta maison, tu es Français point."

"Je m'appelle Zyneb, j'habite à Argenteuil, j'ai une question pour M. Benzine : vous parliez de l'interprétation des versets, comment faire pour que les Français aient conscience que cette interprétation est biaisée et fausse ? Le KuKluxKlan était catholique (protestations), chrétien, excusez-moi, mais aujourd'hui on ne l'associe plus au christianisme."

Rachid Benzine : "Il n'y a pas de parole de Dieu qui ne passe par une parole humaine, et la parole humaine s'inscrit dans une culture. Dans l'islam du VIIème siècle, procréer est essentiel pour la survie du groupe, il n'y a pas de place pour des moines. Lorsque Muhammad ibn 'Abd Allah ibn 'Abd al-Muttalib prend la parole, il n'est ni exégète, ni théologien, ni juriste, ni mystique. Tout cet appareillage n'est pas là. La construction dogmatique du Coran, (savoir) s'il est créé ou incréé, consubstantiel à Dieu ou pas, ce sont des éléments qui arrivent au IXe siècle parce que les chrétiens, qui ont déjà conceptualisé la divinité de Jésus, demandent aux musulmans de rendre compte de la notion de révélation de la prophétie ; et que les musulmans qui sont dans une culture grecque, notamment au niveau des Abassides, vont reprendre les catégories de pensée grecque pour penser cela. Ça n'a pas empêché, même si le Coran est incréé, d'avoir une multitude d'interprétations et d'exégèses.

Quand je disais 'le Coran est-il pertinent intellectuellement' : vous trouverez à la Fnac des livres de philosophes athées qui puisent des références dans la Bible… très peu dans le Coran ! Malheureusement ! Le religieux fait partie de ce qui peut créer du lien, de la communauté.

Il y a dans l'espace public deux discours identitaires qui sont les deux faces d'une même pièce, et les deux discours tournent en 5 étapes : 1- il y a "nous" et il y a "eux" (les croyants / les Français) 2- je méprise "eux" (les mécréants / la religion la plus conne) 3- je considère que "eux" exerce une violence symbolique contre nous (le porc devant la mosquée / voyez comment ils traitent leurs femmes) 4- "eux" me menacent (ils interdisent le voile / ils attaquent la laïcité) 5- "eux" "nous" menacent (ils attaquent l'islam et les pays musulmans / ils font des attentats chez nous).

Tant que l'islam n'acceptera pas la pluralité en son sein, ce sera très difficile (chiisme, sunnisme, wahhabisme, Frères musulmans, islam traditionnel, etc).

Ceux qui pensent Daech sont de véritables théologiens et de véritables juristes. Ils vont chercher leurs arguments dans la tradition islamique. Ce sont des textes médiévaux qu'ils réactivent. Le n°8 de la revue de Daech répond point par point, avec des arguments tirés de la tradition islamique, aux Musulmans qui attaquent Daech. Le problème n'est pas l'interprétation, c'est le statut de l'interprétation, le "c'est comme ça et pas autre chose". Il n'y a pas un mot du Coran sur lequel les savants musulmans n'ont pas été divergents !

Selon une enquête dans les Bouches-du-Rhône, 70% des élèves musulmans et 34% des catholiques disaient que "la loi de Dieu est supérieure à celle de la République", et 80% des Musulmans pensaient qu'il n'y a qu'une interprétation de l'islam. Le futur de l'islam est sur internet, pas dans les mosquées ! (Mouvements divers). Les extrémistes sont sur internet, pas les gens normaux… mais si vous ne vous occupez pas d'internet, internet s'occupera de vous.

Que nos enfants entendent aussi les catholiques, les protestants. Il y a un courant athéiste : il faut que les gamins l'entendent aussi. Dieu doit demeurer une question, Dieu n'est pas une réponse. Ne soyons pas dogmatiques avec les gamins. Le mot "muslim" est traduit par "soumis", alors qu'au VIIème siècle, certainement pas ! Les Arabes ne se soumettent pas, Dieu le sait ! (rire). Le muslim est celui qui accepte de dépendre d'un allié divin. "Dieu est l'allié de ceux qui s'engagent, qui se rallient".

L'arabe devrait être enseigné dans les collèges comme langue de culture, aussi à Thomas ou Jérémie, si Jérémie est encore dans les collèges. Nous avons créé des ghettos mentaux. Les sociétés sont très fragiles, elles peuvent basculer du jour au lendemain dans la violence.

Vous êtes d'Argenteuil, je suis de Trappes…"

Philippe Doucet répond à Alima Boumediene : "je suis un optimiste, un optimiste de l'action. Il y a des éléments positifs apparus depuis les attentats. On parle enfin d'apartheid sur les quartiers de la politique de la Ville. La réalité nous a sauté à la figure. Pour l'essentiel ces terroristes étaient des petits Français, 5 petits Français… et 2 binationaux… belgo-marocains.

FN : les amoureux de Saint-Nicolas du Chardonnet (= l'intégrisme catholique) sont devenus des amoureux de la laïcité ! La loi de 1905 ne contient pas le mot "laïcité". Elle dit que l'État est neutre par rapport aux religions. Mais la laïcité c'est aussi Voltaire qui défend le chevalier de la Barre, (décapité et brûlé) pour avoir blasphémé contre une croix sur un chemin. La critique des religions devient une composante d'une longue histoire politique française. Tandis qu'en Angleterre, même après les attentats, on ne montre pas la Une de Charlie "tout est pardonné". Aujourd'hui ces deux dimensions de la laïcité se heurtent, parce que la présence de l'islam (soulève des contradictions).

Manuel Valls note qu'à lui, qui a acquis la nationalité française à 20 ans, on n'a jamais parlé d'intégration. "L'immigritude" dont parlait Alima touche le Maghreb et l'Afrique Noire.

De 1962 à 1966, après l'indépendance algérienne, 400000 Algériens émigrent en France, une histoire compliquée qu'on n'a pas réglée.

La discrimination se mesure ; la stigmatisation se situe dans le discours.

On doit avoir — et c'est là que (les présidents de mosquées) sortent le couteau pour me couper les oreilles — une organisation de l'islam de France en-dehors des pays d'origine. Il faut cette territorialisation.

Si on met face à face les Indigènes de la République et le FN, ça peut finir en guerre civile. Comme l'a montré Rachid Benzine, on désigne l'autre en ennemi.

La République ça veut dire "faire du commun ensemble". L'éducation doit faire du commun. En France, il y a beaucoup de mélange… alors qu'aux Etats-Unis, les mariages mixtes Noirs-Blancs, c'est 2% !"

Amine El Khatmi : "Je vais conclure en quelques secondes. Il y a la question de l'hôpital… je me pose les questions quand elles arrivent ! Je me marie, et à supposer que la femme en question soit voilée… ? Je suis pour l'application des principes de droit. Ma mère est voilée, son médecin traitant est un homme. Je ne suis pas pour les régimes d'exception. Je ne suis pas pour réserver des créneaux par catégories dans les piscines municipales.

Si une femme voilée en danger ne veut pas être touchée par un homme, on ne va pas la laisser mourir ! Mais n'ouvrons pas de brèches, pas de régimes d'exception."

Célia : "À Sarcelles, la communauté juive a des créneaux…"

Amine El Khatmi : "J'en pense la même chose".

"Enfin, primordial, la question du commun, du 'nous Républicain'. La République est le cadre qui peut rassembler le plus grand nombre. Un cadre religieux ne peut rassembler le plus grand nombre. Le cadre républicain prime donc sur tous les autres."

Philippe Doucet invite à un verre "un peu américain" et remercie les intervenants et le public. Applaudissements et fin du liveblogging !

Texte précisé le 24 février sur quelques points mal notés en live, merci Pierre.