par Frédéric Lefebvre-Naré

Autour du Figuier Blanc aujourd’hui, j’ai compté 21 policiers nationaux, municipaux, « médiateurs urbains », vigiles et autres personnes en civil à pistolet à la ceinture,. Listing pour les participants. Vestiaire obligatoire pour les sacs.

Et dans la grande salle, à part les élus et officiels, à peu près 21 personnes à 17h11.

Tout ce déploiement de forces pour la « passerelle citoyenne » prévue de 17 à 20h, animée par le préfet Clavreul, mandaté par la Ville, qui allait faire parler les représentants des rituelles « trois religions monothéistes » sur le thème « croire ou ne pas croire ».

Gilles Clavreul, à 17h20, félicite « ceux qui ont pu se libérer de leurs contraintes professionnelles » pour venir parler du « fait religieux ».

Il présente les intervenants : Ghaleb Bencheikh, docteur en physique et animateur pendant 18 ans de l’émission « Islam » ; Haïm Korsia, docteur en histoire, grand rabbin de France depuis 2014, aviateur et général, et fils de rabbin ; Stanislas Lalanne, germaniste, aumônier de jeunes, puis secrétaire général de la Conférence des évêques de France, évêque de Pontoise depuis 2013. « Et avant de vous écouter, Georges Mothron, maire d’Argenteuil, va vous dire quelques mots ».

Le maire parle de « nouvelle étape dans cette démarche nécessaire, ‘Passerelle citoyenne’ ; qu’est-ce ? La volonté de tisser les liens essentiels qui permettent à tous les citoyens de se reconnaître comme des égaux, de se parler. »

Georges Mothron invite à une minute de silence, en hommage aux victimes de Christchurch, Utrecht, et de l’école Ozar Hatorah de Toulouse en 2012.

« La liberté de croire est aussi celle de ne pas croire, ou de croire à sa façon, sans qu’aucune autorité » ne t’en empêche. « La laïcité c’est ‘l’État chez lui, l’école chez elle’ (Victor Hugo). Les fonctionnaires ne doivent pas afficher leurs opinions religieuses, pas plus que leurs opinions politiques ou philosophiques. »

Gilles Clavreul « avait prévu une petite introduction, je ne vais pas passer beaucoup de temps, juste un paradoxe très simple : on parle beaucoup de religion ou plutôt de manifestations du fait religieux, et la pratique religieuse n’a jamais été aussi faible. Notre démocratie a posé un cadre de relation entre le religieux et le politique, qui s’appelle la laïcité : les Français y sont extrêmement attachés, ne veulent pas qu’on change la loi de 1905. Le Président de la République a précisé qu’elle ne serait pas modifiée. »

Il faut « que les citoyens de confession musulmane trouvent leur place et puissent exercer leur culte dans la société française ».

A 17h40, il y a bien 125 personnes présentes, officiels inclus. La tribune est 100% masculine, la salle à peu près paritaire.

Haïm Korsia commence : « être juif, c’est être citoyen. Nous portons la notion de rite, avec sans doute les musulmans, dans une société qui n’est pas moins religieuse, mais moins ritualisée. La grandeur de la laïcité est de ne sommer personne à choisir la laïcité contre sa foi. La laïcité est malheureusement trop confondue avec athéisme : dans l’athéisme il n’y a pas de religion, dans la laïcité, il y en a ! ».

« Quand Clovis se fait baptiser en 496, les évêques sont toujours géniaux, saint Rémi archevêque de Reims est embêté, parce que Clovis ne veut pas, lui, être embêté avec l’invitation du pape. Rémi a l’idée géniale de dire que la nuit, le Saint-Esprit (qui dans le top 50 est au-dessus du Pape) lui a apporté le Saint-Chrême, et qu’il peut donc oindre Clovis sans avis du pape. La religion s’est dispensée du pouvoir religieux temporel. La France est consubstantiellement laïque. En tant que juifs, nous voyons que chaque fois que la République est fidèle à es engagements, nous pouvons être pleinement citoyens. »

Stanislas Lalanne « croit important de dire qu’il y a beaucoup plus de choses qui nous réunissent que de choses qui nous séparent ? Un chrétien, c’est d’abord quelqu’un qui vit la relation au Christ, une relation d’intimité avec son Dieu. Deuxième pôle, la relation au frère et à la sœur en humanité : ‘celui qui dit qu’il aime Dieu, et qui haït son frère, est un menteur’. Et troisièmement, là, nous avons un défi, la transmission. Nous sommes dans une époque de rupture de mémoire, qui voudrait faire table rase du passé. Nous sommes des héritiers. L’ostension de la Sainte Tunique… je ne pensais pas qu’on aurait autant de monde, 220000 personnes en 3 semaines, chrétiens qui étaient pratiquants ou qui ne l’étaient pas, ou personnes d’autres religions : le signe d’un recherche fondamentale de sens, qu’est-ce que mourir, qu’est-ce que vivre… ».

« Je cherche des fonds pour agrandir un certain nombre d’églises, parce que le nombre de pratiquants, contrairement à ce que disent les sondages, ici, il augmente ! Le Val d’Oise c’est 140 nationalités, autant de cultures et langues différentes : notre institution Église est un beau signe de ce que devrait être une communauté humaine. »

Ghaleb Bencheick : « c’est avec beaucoup de joie que je suis venu de Paris, animé d’un sentiment d’amitié et de respect pour vous toutes et vous tous. Parlant de l’islam comme citoyen, pas porte-parole de mes coreligionnaires : sa présence n’est pas adventice ! La France fut une puissance musulmane, du point de vue démographique, sous l’Empire. Du côté de Verdun, le premier prénom sur les tombes, en nombre, c’est Mohamed ; puis Mathieu et Martin. Le musulman ou la musulmane lambda n’espère rien de tel que de remplir tranquillement ses devoirs de citoyen en jouissant tranquillement de ses droits de citoyens. Il y a une minorité de la jeunesse qui a été prise comme proie facile par une propagande wahabo-salafiste. Nous y répondons à court terme par la force publique, à long terme par l’éducation et la culture. La laïcité : la loi garantit l’exercice de la foi aussi longtemps que la foi ne prétend pas dicter la loi. »

Gilles Clavreul « que faire pour que les plus de 90% de Français non musulmans connaissent mieux cette religion ? »

Ghaleb Bencheikh : « assurément, il faut davantage d’une double connaissance mutuelle entre l’élément islamiste et le reste de la population. La Fondation pour l’Islam de France, laïque, à vocation éducative, culturelle et sociale, cherche cette connaissance. Nous projetons une exposition ‘Islam, Europe, 15 siècles d’histoire’. Les desserts ou l’art lyrique, la composition musicale ou l’art pictural, doivent beaucoup » à la civilisation islamique. Nous appartenons à l’aire civilisationnelle euro-méditerranéenne, ensemencée par le monothéisme abrahamique, et d’expression gréco-arabe. Si on enseignait le théorème d’al Kashi en 4ème… on saurait que Pythagore a été étendu à tout triangle, en jouant sur le cosinus. La civilisation universelle est une sédimentation d’apports. Les hiérarques musulmans doivent travailler les premiers à cette entre-connaissance. Les imams doivent apprendre la chanson de Roland, même si elle n’est pas tendre pour eux : elle fait partie du patrimoine de leur pays. »

« Enfin il faudrait un discours rationnel sur le fait islamique, l’islamologie doit recouvrer ses lettres de noblesse à l’Université française. »

Haïm Korsia : « les apports se fondent. La France en hébreu se dit « tsarfat », un creuset. Je participe au denier du culte parce que c’est du benchmark, il faut connaître la concurrence. L’État en défiscalise 66% : il reconnaît que notre action fluidifie la société. Elle ne fait pas du bien qu’aux catholiques ou protestants. La laïcité, c’est aussi l’espoir de l’État de nous voir tous contribuer au bien commun. »

Stanislas Lalanne : « Il est important que nous connaissions et appréciions la foi les uns des autres. Les clichés qui se balladent sur les réseaux sociaux sont monstrueux. On a un travail très important (à faire) dans le regard sur l’autre. La haine vient de la non-connaissance. »

Haïm Korsia : « dans les armées, j’ai vu l’effet d’un film sur la perception qu’on pouvait avoir ! Ce film c’était, sur la cristallisation des retraites des anciens militaires… ‘Indigènes’… et là tout le monde se dit ‘c’est vrai !’. Ça a forcé le pouvoir politique à changer sa vision. L’émir Abdelkader dont on nous parle en histoire en disant qu’il s’est opposé à nos troupes, il a fini grand-croix de la Légion d’Honneur. »

Gilles Clavreul : « le dialogue interreligieux, ça marche bien entre les élites… mais dans ce dialogue il manque le non-croyant, l’agnostique ! Cette table ronde ne représente pas toutes les religions… ni, je les représenterai par usurpation d’identité, les 2/3 des Français qui déclarent ne pas croire. »

Ghaleb Bencheikh : « certains parlent de ce dialogue comme de mondanités. Jamais il n’y a eu autant de dialogue entre religions, au moment même où les religions sont décrites comme fauteuses de troubles. Au lendemain de l’assassinat du père Hamel, il y a eu un appel aux jeunes musulmans pour assister aux messes… J’en entendais un dire ‘c’est la première fois’, alors qu’il vit entouré d’églises ! Mais tant mieux (s’il y est allé). »

Stanislas Lalanne : « Nous avons des questions d’humanité communes à aborder. La laïcité ne veut pas dire que la foi soit dans la (seule) vie privée. La communauté chrétienne, la communauté catholique peut apporter sa contribution, sans imposer, apporter des choses qui nourrissent le dialogue. Dans un département comme le nôtre, notre chance c’est la différence. »