L'auteur d' "Argenteuil : une géographie" et pilier de "Sous les couvertures" invitait, ce mardi soir aux Dahlias, à regarder l'image d'Argenteuil à travers les décennies. Nous y étions (Pierre Belot et Frédéric Lefebvre-Naré), en voici quelques notes.

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Dominique Mariette : L’image d’Argenteuil ? La question a resurgi quand une cache d’armes a été découverte à Argenteuil. Déclarations, reportages… peu sympathiques à l’encontre d’Argenteuil. Alors qu’il s’agissait d’un Courbevoisien arrêté à Boulogne. M. Larrivé, porte-parole des Républicains, décrivait Argenteuil comme un « Molenbeek », « territoire perdu de la République ». Le Maire et le Député lui avaient vertement répondu qu’il « ne connaissait rien à Argenteuil ».

Une pétition a circulé, à l’initiative en particulier d’habitants d’Orgemont. Je vais vous lire les commentaires de quelques signataires. (Certains sont ici).

Cela m’a donné l’idée de cette petite conférence, comme une suite de celle sur « Argenteuil : une géographie ».

Qu’est-ce qu’une image ? Une représentation visuelle, voire mentale, ici celle d’Argenteuil. Surtout une représentation « mentale », pour ceux qui n’y sont jamais venus.

Un territoire, avec ses habitants, relève d’identités multiples.

En France, l’identité communale est très forte ; à Argenteuil, elle est millénaire. Les communes ont remplacé les « paroisses », ce qui signifie : communauté de voisins.

Une ville chaleureuse, avec des talents… « une ville comme les autres » disent certains pétitionnaires.

Qu’a-t-elle de différent ?

La Seine, la proximité de Paris, des quartiers qui ne se mélangent guère, de belles vues, des cités insérées dans le pavillonnaire…

Ce qui ne suffit pas à situer Argenteuil comme une « plus belle ville du monde ». Ou à susciter une fierté d’être Argenteuillais. Comparons avec les Versaillais par exemple ! Argenteuil n’a pas grand’chose pour développer une notoriété exacerbée. Qu’Enrico Macias, Renaud ou Guy Carlier aient habité chez nous, on s’en moque. Dans les championnats, nous ne sommes pas aussi connus que Pontoise en tennis de table ou Saint-Germain à travers le PSG !

Nul monument d’envergure, la Tunique dite Sainte ne fait venir un certain public que tous les 50 ans.

Bien sûr, il y a Héloïse et Abélard, mais bien peu de vestiges !

Nul site industriel d’envergure…

L’asperge, mais nul plat de renommée mondiale, nul héros de l’Histoire, nul romancier comme Zola à Médan… Braque n’a fait qu’y naître ! Il y a tout de même Monet et l’impressionnisme.

Argenteuil a toujours été une ville de 2ème rang. À l’étranger, on peut se dire de « Paris » ou de la banlieue parisienne.

L’image de la ville relève pourtant de « l’estime de soi » pour chacun des habitants.

L’essor des sports d’élite peut relever de ce projet, comme à Saint-Étienne. Mais à Argenteuil, rien à en attendre!

Donc quand l’image d’Argenteuil est attaquée, il y a peu de contrefeux.

Quelle pouvait être l’image d’Argenteuil dans le passé ? J’ai regardé trois époques différentes : le dernier tiers du XIXème siècle, les années 30, la fin des années 70.

Jusqu’à la fin du XIXème siècle, Argenteuil reste un bourg rural, prospère avec une petite bourgeoisie commerçante et administrative. Même si le train est venu la relier à Paris.

1935 est très importante : après un siècle et demi de municipalités tenues par les vieilles familles locales, rurales, c’est l’élection des communistes : l’industriel Decoman est battu par l’ouvrier Victor Dupouy. Argenteuil compte 50000 habitants, est l’une des principales villes industrielles de la banlieue rouge. Les habitants ont sans doute une conscience très forte de ce basculement. Entre ceux qui regrettent le passé et ceux qui espèrent de l’avenir.

À la fin des années 1970, après les « 30 glorieuses »… moi je commence à enseigner à Argenteuil en 1975, beaucoup de classes ne comptent que 20 élèves, le PCF compte 2000 à 3000 adhérents, la bibliothèque a été inaugurée en présence d’Aragon lui-même. Le PCF organisait ici en 1966 une session sur la culture, qui a compté dans son histoire. Les habitants en sont fiers. Les milieux favorables à la vieille droite locale vivent retranchés.

Et de l’extérieur, que pouvait-on penser d’Argenteuil ?

Jusqu’à la fin du XIXème siècle, un endroit où acheter des asperges et du piccolo : une campagne pour peindre, manger, danser le dimanche dans le quartier qui s’appellera « la Colonie parisienne ». Et où on peut habiter en travaillant à Paris chaque jour, ce qui n’était pas le cas à l’époque de Mirabeau. Cela entraîne la création du quartier qui n’a pas trop de nom, entre la Mairie actuelle, la voie ferrée et le boulevard Jean Allemane : il attire des petits bourgeois, des fonctionnaires, des artistes. Un proche de Monet voit Argenteuil en 1970 comme ayant deux faces : « tout d’abord le magnifique bassin de la Seine, où viennent les joyeux canotiers ; la fête du pays, même assez fréquentée par les Parisiens. Et à votre droite le pont de chemin de fer, la nappe des vignes qui monte au moulin d’Orgemont… ». Dix ans plus tard, la nouvelle de Maupassant « Une partie de campagne » situe Argenteuil comme limite de la banlieue, un « ravissement », « un air plus pur » en quittant (c’est à Bezons) les zones polluées et puantes.

La juxtaposition des deux, monde rural et prémices du développement industriel, a attiré Monet.

Média de l’époque, la carte postale a connu son heure de gloire de 1895 à la fin de la Première Guerre mondiale ; beaucoup les conservaient en albums. 2000 cartes sur Argenteuil ont été éditées.

Le Tour de France est parti plusieurs fois, au début du siècle, du pont d’Argenteuil. Les compétitions automobiles utilisent la côte du Fort. Les compétitions d’aviron des Jeux de Paris sont au bassin d’Argenteuil.

Le guide automobile Hachette de 1929 ne cite cependant nulle part Argenteuil. En effet sa position est marginale par rapport aux grandes routes. Le pont ne date que de la décennie 1830.

Dans les années 30, Radio Cité s’installe sur la butte d’Orgemont (ou aux Coteaux ?). Argenteuil est-elle pour autant citée à l’antenne ? Il faudrait voir.

L’immigration est polonaise, italienne, mais pas seulement. S’y installent des « interdits de séjour dans le département de la Seine », par exemple de la pègre.

L’image de la banlieue est mauvaise chez les auteurs anti-populaires : Céline, dans son Voyage au bout de la nuit, parle largement de Clichy-la-Garenne, « rebut de bâtisses tenues par des gadoues noires au sol ». Classes laborieuses, classes dangereuses.

Argenteuil est en revanche un « fleuron », comme Ivry ou Saint-Denis, dans les milieux populaires. La dalle, architecture d’avant-garde, fruit d’une réflexion sur les échanges sociaux, est perçue très positivement : grand prix d’architecture à Osaka en 1968.

La diffusion de la télévision va changer les choses. Elle ne s’intéresse qu’aux images. Elle captive dans l’instantanée, et capte. J’habite aux Castors rue des Poirier-Fourrier : tous les enfants du quartier se regroupent dans les 2 foyers qui ont la télévision.

Depuis le début des années 90, Argenteuil a subi une opération récurrente de dénigrement médiatique, avec comme point focal la dalle d’Argenteuil et comme déclencheurs, les événements de novembre 1990. Deux bandes doivent s’affronter, les télévisions sont là mais pas les bandes… Une mise en scène se fait, des affrontements ont lieu avec la Police, un supermarché est endommagé. On reverra les journalistes stimuler la violence et bidonner des entretiens avec des jeunes.

En 2007 c’est la fameuse affaire du Malodore, et une amplification médiatique dont on peut discuter. En 2005, l’affaire de la « racaille », lors de la visite de Nicolas Sarkozy dont le Maire avait été prévenu l’avant-veille, et il dit encore aujourd’hui qu’il était en désaccord. Les politiques, de Le Pen à Besancenot viennent sur la dalle marquer leur territoire médiatique.

Argenteuil a de l’intérêt pour les journalistes parce qu’il s’y passe toujours quelque chose ! Ici vous pouvez illustrer tous les sujets du commerce à l’éducation, et ce n’est pas loin de Paris. Escorté par des motards, 12 minutes de Neuilly !

Et le journaliste se fait son carnet d’adresses argenteuillais, d’événement en événement.

Au niveau planétaire, Argenteuil est connue, grâce aux tableaux de Monet ! De 1871 à 1878, 35 citent Argenteuil dans leur titre. C’set une image positive, qu’aucune catastrophe n’est venue ternir.

Au niveau national, l’image d’Argenteuil est profondément négative. Quelles implications cela a-t-il ?

Cela ne peut qu’éloigner les grandes entreprises. Argenteuil bénéficiait de ses nœuds de communication. C’est encore ce qui a conduit Givaudan à y regrouper ses services, entre la gare et l’A15. Mais elle ne joue pas sur l’image d’Argenteuil, ne puise pas sa communication dans les tableaux de Monet ! Elle est simplement la continuatrice d’entreprises de chimie installées là depuis le début du XXème siècle.

L’image négative joue aussi sur les dynamiques de peuplement. Argenteuil pourrait être une ville emblématique de la mixité sociale. Mais la crise est passée par là. La hausse de l’immobilier parisien expulse les classes moyennes. Argenteuil a attiré de nouveaux habitants, depuis une dizaine d’années. Ils vont chercher des services éducatifs, culturels. Les polémiques actuelles n’aident pas. Argenteuil, à 2300 €/m2, a perdu 20% alors que Colombes est stable.

Peut-on aller à contre-courant ?

La vue du haut des collines vaut le déplacement : les carrières ont obligé à les préserver des constructions.

Des réalités sociales nous échappent. Des associations essayent de contribuer à une certaine image : une journaliste de Courbevoie a été estomaquée par le salon Sous les couvertures… On peut agir !


Débat avec les auditrices et auditeurs :

Q/ Je suis née à Argenteuil, les trois cinémas avaient une très grande importance, on y allait quasiment toutes les semaines ! Roland Toutain, cascadeur connu, et Gilles Delamare, comédien, habitaient Argenteuil et le faisaient connaître. On parlait d’Argenteuil dans le bon sens !

Q / J'ai croisé deux Anglaises qui cherchaient le pont de Claude Monet !

Q / Les gens qui passaient pour la Tunique, combien ont dit « on ne s’imaginait pas Argenteuil comme ça ! ».

Q/ Le Musée, c’était quelque chose que les élèves pouvaient venir voir, ça contribue à construire l’identité…

DM/ Bien sûr ! Mieux valait un vieux musée dans l’hôpital du XVIIème siècle, plutôt que rien du tout. Voyez Bilbao, une ville qui était méprisée, et avec le Musée…

Q/ Et c’est maintenant toute la ville qui se transforme, lance des concours d’architecture…

Q/ L’image de l’impressionnisme a été exploitée à Auvers, le suicide de Van Gogh plutôt que les bords de Seine… car le tourisme vert à Argenteuil, ce n’était pas possible ! Le département a préféré investir dans le château d’Auvers.

DM/ Je suis né à Argenteuil… par hasard ! Je ne la vois pas avec « campanilisme ». Argenteuil est restée au long de l’histoire marginale dans cette boucle de la Seine, outre-marécage. Les espaces ruraux, anciennes plâtrières, vergers, restent largement préservés et sont de grands atouts pour l’avenir. Ce qui fait vivre une ville ce n’est pas seulement le leadership d’une Municipalité, ce sont aussi toutes les actions des habitants, comme « Sous les couvertures ».

Q/ … Qui disparaîtrait avec Jean Vilar ! Les associations, ça demande un accompagnement politique.

Q / Alternatiba a été une organisation considérable, 80 bénévoles au départ, pour redonner une image positive. La Municipalité, dont c’était le carnaval du cinquantenaire, n’a pas donné un euro ! La convention nous rendait responsables de tout incident ! Ça s’est très bien passé, ces jeunes, 30-35 ans, qui se sont installés (ont fait un excellent travail), mais on a un énorme déficit.

Alternatiba Paris avait drainé 30000 personnes avec 150 kiosques. Nous étions la 114ème ville à le faire.

Pendant ce temps dans la presse écrite, la bagarre entre notre Député et notre Maire nous fait honte…

DM/ Réalisons ce qui dépend de nous ! Cet événement, on peut le mettre à l’actif d’Argenteuil.