par Frédéric Lefebvre-Naré

Qu'un(e) élu(e) siège avec un signe visible d'appartenance religieuse, ça me semble une mauvaise idée. C'est pourtant, selon moi, son droit et celui de ses électeurs(trices). Le chanoine Kir était bien en soutane à l'Assemblée Nationale… Mais ça ferait bizarre d'y revoir une soutane, à l'Assemblée !

Une question posée par Marie-José Cayzac lors du débat de lundi soir, a fait du voile (ou du foulard) d'une Adjointe argenteuillaise, un sujet de la presse nationale (MétroNews, Valeurs actuelles, après Le lac d'Europe 1 ; le journaliste de Libération présent au débat a relevé d'autres sujets que celui-là.).

Il fallait donc pour cela qu'un Adjoint avignonnais vienne chez nous ! La même question posée par la même Marie-Jo au débat de mercredi dernier (entre autres) n'avait pas eu le même écho.

Oui, l'une des conseillères municipales d'Argenteuil, Fatiha Bacha, est voilée. Élue et adjointe, régulièrement promue par le Maire compte tenu, semble-t-il, de son travail assidu sur ses délégations.

Pour mémoire, le Maire a retiré son rang d'Adjoint (par vote en Conseil) à un autre élu, membre du Parti chrétien démocrate — mais non porteur de "signe ostensible" d'appartenance religieuse ; et il a accepté la démission d'une autre Adjointe pour le "partage Facebook" d'un post à caractère raciste. Ceci pour indiquer au visiteur non-argenteuillais que l'équipe municipale n'est certainement pas inféodée, dans son ensemble, à un intégrisme religieux ; le Maire invitait d'ailleurs mercredi dernier une loge franc-maçonne à présenter sa conception de la laïcité dans l'auditorium de la Mairie.

Lors du débat de lundi soir, s'il s'était encore prolongé, c'était justement sur ce sujet que je serais volontiers intervenu.

M. El Khatmi l'Adjoint PS à Avignon intervenu ce jour-là, a fait part sur Twitter de sa "consternation". Il expliquait au cours du débat que "dans une Assemblée républicaine d'un pays laïc, il ne doit pas y avoir de signe religieux visible." Il précise à Métronews : "On ne peut pas exclure une partie des citoyens quand on représente la République."

Mais un élu ne représente pas, quand il siège en Conseil, la République. Il n'a ce rôle que quand il officie, par exemple à un mariage — et dans ce cas, tout signe ostensible d'appartenance religieuse serait exclu, à ce que je lis dans l'article de Métronews.

L'élu représente, au sens strict, les électeurs qui ont voté pour lui ; et surtout, il se représente lui-même : la Constitution interdit le "mandat impératif", par lequel un élu serait obligé de voter conformément aux souhaits de ceux qui le désignent. Le mandat d'élu est une responsabilité personnelle, on l'exerce comme on est… laïc ou religieux, ou les deux à la fois.

Le voile de l'élue en question manifeste ainsi, au-delà de sa conviction personnelle, le fait que les musulmans les plus attachés à un usage comme le port du voile sont, eux aussi, représentés dans l'Assemblée municipale.

Beaucoup de démocraties voient dans les Assemblées un lieu où se réunissent les représentants d'intérêts particuliers, de communautés, de territoires, à la recherche de compromis acceptables par tous, qui puissent devenir loi nationale. Je comprends en tout cas comme cela la démocratie américaine.

Je me sens pourtant plus proche de la tradition républicaine et de la préférence de M. El Khatmi. S'engager en politique en France, en République, c'est, de mon point de vue, s'engager à faire prévaloir l'intérêt général sur les intérêts particuliers ; et c'est reconnaître que l'intérêt général émerge de la pratique de la démocratie : qu'aucune doctrine particulière, notamment religieuse, n'est susceptible de l'avoir dicté à l'avance.

C'est pourquoi le port d'un signe d'appartenance religieuse me semble regrettable, comme le serait celui d'une tenue de sport ou d'une blouse d'atelier par d'éventuels élus footballeurs ou peintres.

J'ai exactement le même malaise par rapport à des partis comme le "Parti des Musulmans de France", présent aux municipales de 2008 à Argenteuil, ou le "Parti chrétien démocrate".

Ceci dit… la pratique de la démocratie, c'est aussi accepter que d'autres puissent avoir d'autres conceptions et d'autres hiérarchies de priorités. Je respecte donc les choix vestimentaires de Mme Bacha, et m'engage à respecter ceux des footballeurs et peintres qui viendraient siéger parmi nous :-)