par Frédéric Lefebvre-Naré

« La partie agréable de la ville avoisine la Seine ; c’est le Champ de Mars, qui fut jadis une île ; un duc de Roquelaure, au XVIIIème siècle, le fit planter en quinconces, aujourd’hui superbes. Il est limité par le boulevard Héloïse, où se voient des maisons de grand style, une source d’eau minérale assez curieuse, de jolies villas et des restaurants à terrasse, très achalandés le dimanche. Là se tient la fête foraine. Les Parisiens y viennent en foule jouir du spectacle émouvant des régates…

Argenteuil… ne manque pas d’avantages positifs : … trois lignes ferrées,… nombreuses industries,… peuplé de 11000 habitants…, il justifie, à ce point de vue spécial, l’opinion singulière que (le géographe Jacques-Antoine) Dulaure émettait à son sujet, vers 1787 : Si ce n’est une ville, c’est l’un des bourgs les plus beaux de l’Europe ».

Voilà comment Argenteuil était décrite dans « Les environs de Paris », un ouvrage « accompagné d’une carte en couleur » publié en 1886[1].

L’Argenteuil du Moyen-Âge s’était développée autour de l’abbaye rendue célèbre par Héloïse, qui y était revenue après son bref mariage avec Abélard. Le petit bras de Seine qui séparait le bourg de la « Grande Île » servait, côté amont, de port de pêche et de commerce. L’île, propriété communale, était utilisée par les pêcheurs. Inondable, elle n’était pas construite.

À la Renaissance, les habitants avaient ceinturé Argenteuil d’une muraille : celle-ci longeait donc le petit bras de Seine, comme le montre cette gravure de 1610.

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Puis la partie amont avait été comblée, servant peut-être de décharge publique[2], et le bras de Seine était devenu un vilain fossé devant la muraille, comme le montre ce plan de 1783. On y voit les fonds de jardins : la ville tourne le dos à la Seine, et à ce terrain vague qu'est l'ancienne île, tout juste plantée de part et d'autre de la route qui mène au bac, l'actuel accès au pont[3].

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Le plan préparait les travaux de comblement du faux bras, destinés à « garantir le pays des épidémies trop fréquentes dont il était affligé par les eaux qui…, devenant stagnantes tous les étés, infectaient l’air ». Le fleuve appartenant, même comblé, au domaine royal, la commune en avait demandé et obtenu la concession, « d’autant (que les habitants) ont contribué pour la somme de six mille livres aux frais à faire pour combler ce bras de rivière »[4]. Le roi l'octroie en 1785.

C'est alors qu'intervient le personnage cité par « Les environs de Paris » : l’agronome, économiste et philosophe Victor Riquetti, marquis de Mirabeau, dit « l'ami des hommes », qui avait racheté en 1752 la seigneurie de Roquelaure, en Gascogne[5]. Il s’est installé à Argenteuil en 1788 dans une maison de location, sans doute rue de Seine, à une encablure de l’ancienne île[6]. Il a bien pu en imaginer et dessiner la plantation. Mais, ruiné, il vivait aux frais de son amie, Madame de Pailly, qui logeait dans une maison attenante. C’est donc à cette Suissesse que les Argenteuillais doivent leurs promenades, telles qu'elles existent encore aujourd'hui, 230 ans plus tard.

De 1803 à 1818, la muraille est démantelée, et ses gravats complètent le comblement de l’ancien bras de Seine. La ville est désormais ouverte sur l’ancienne île. Celle-ci est utilisée comme dépôt de marchandises en bord de Seine, et se dégrade.

Mais de 1862 à 1866, la Ville fait une série de choix d’urbanisme marquants, « considérant que la plus grande partie de la prospérité d’Argenteuil est dans l’embellissement de ses promenades »[7]. Elle décide de déplacer ailleurs les marchandises. Elle fait « élaguer les arbres … plantés sur les promenades publiques …, (et) arracher ceux dont l’état est dépérissant » : de cette replantation datent plusieurs des platanes aujourd’hui présents, forts de plus de 3 mètres de circonférence. Le « quai de Seine » qui n’en est plus un, entre ville et ancienne île, est rebaptisé « boulevard Héloïse ». La Ville autorise une bouchère à faire pâturer ses moutons sur l’île ! Mais à condition de les enlever le dimanche, pour laisser le champ libre aux promeneurs. Par la suite, la Ville y déménagera le marché, actuel marché Héloïse.

Dans le dernier tiers du XIXème siècle, Argenteuil est à la mode. Claude Monet s’y installe de 1872 à 1876 et y peint des centaines de tableaux : l’île sert de décor à certains des plus célèbres dont ce « Pont d’Argenteuil » (1874). On y voit l’ancienne « maison du passeur » du bac sur la Seine, devenue, après la construction du pont, un hôtel-restaurant. Celui-ci sera abandonné peu après la crue de 1910, qui l’avait inondé et certainement endommagé.

Monet, Le pont d'Argenteuil : site de Jean Vilar

Sur le boulevard Héloïse, face à l’île, sont édifiées les « maisons de grand style » dont parle l’auteur des « Environs de Paris » : plusieurs sont encore visibles aujourd’hui. La plus connue des Argenteuillais est l’actuel Conservatoire, qui fut Hôtel de Ville de 1899 à 1963, après avoir été donné à la commune.

L’île elle-même est restée, jusqu’à aujourd’hui, un espace de loisirs et d’activités foraines : s’il n’y a plus de bateau-lavoir, de bains publics ni de kiosque à musique, elle accueille depuis plus de 120 ans le marché Héloïse, l’un des plus grands d’Ile-de-France ; s’y trouvent aussi des installations sportives, un terrain de pétanque, des cirques sous chapiteau, des spectacles de plein air, et bien sûr, depuis près de 50 ans, la salle des fêtes Jean Vilar, d’environ 1000 places assises ou 2000 debout, utilisée au long de l’année pour de nombreux événements associatifs, spectacles, banquets et soirées dansantes.

Il reste, des plantations en « quinconces » des XVIIIème-XIXème siècles, des platanes en alignement dans le square face à la sortie de la salle Jean Vilar : témoins de « l’allée du champ de foire » peinte par Monet, en 1874 comme le pont. Lors de la construction de Jean Vilar, un autre jardin arboré a été planté, dominé par un cèdre.

Les arbres à abattre… le PLU prévoit seulement 1 arbre en pot pour 500 m2 !

L’un et l’autre espaces seraient condamnés par le projet actuel de bétonnage du site, porté par le promoteur Fiminco, avec l’appui de la Ville, qui a modifié pour cela le PLU en 2017.

Sur les 22000 m2 de ce terrain, la partie médiane de l’île d’Argenteuil, Fiminco veut construire pour 40427 m2 de planchers : 156 logements, 14854 m2 de commerces, une tour multiplexe de cinéma, et une nouvelle « salle de spectacles modulable », privée, qui serait louée 200 jours par an à la Ville.

Val d’Oise Environnement a déposé un recours devant la Commission Départementale, puis la Commission Nationale, d’Aménagement Commercial. Celles-ci ont pourtant validé le projet.

Après 230 ans de promenade et d’usages récréatifs, qui avaient maintenu le paysage de cet espace unique entre ville et fleuve, les Argenteuillais verront-ils leur île dominée par une tour aveugle, empilement de salles obscures ? Le combat des riverains, associations, habitants de la commune, continue. Il devrait intéresser tous les Franciliens attachés au paysage des rives de Seine.

Notes

[1] Louis Barron, illustrations de G. Fraipont, Maison Quantin, Paris.

[2] J'avais d'abord écrit "un terre-plein avait été créé côté amont, sans doute pour une activité portuaire" : mais en regardant le plan, la berge irrégulière suggère plutôt une décharge qu'un port !

[3] Source ArchiSeine

[4] Document aux archives municipales.

[5] Dont il n'était pas "duc" pour autant.

[6] C’est là qu’il reçut son fils pour une réconciliation après vingt ans de conflits : Mirabeau fils, cofondateur la même année de la Société des Amis des Noirs pour l’abolition de l’esclavage, futur corédacteur de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, resta attaché à Argenteuil où il acheta le château du Marais. Alexandre Dumas romance cet achat dans « La Comtesse de Charny » (1853).

[7] P.V. des Conseils municipaux de l'époque.