par Bernard Rols

Depuis l’attentat meurtrier à la Préfecture de Police de Paris et l’appel de notre Président Emmanuel Macron à lutter contre l’hydre islamique, les passions, exacerbées depuis plusieurs années, s’enveniment, au point de faire craindre que, dans un futur proche, la concorde devienne impossible entre les Français de confession musulmane et ceux de confessions catholique, protestante ou juive, les athées, les agnostiques sans exclure les non-croyants.

Ces passions se déchaînent sur les mères voilées accompagnant les sorties scolaires, et dérivent à vouloir interdire le port du voile sur la voie publique.

L'attaque de la mosquée de Bayonne par un complotiste d’extrême droite a fait 2 victimes innocentes.

Certains trouvent même un réel intérêt politique à répandre la confusion entre immigration économique, islam et islamisme fondamentaliste.

Selon un récent sondage commandé par le JDD, 61 % des personnes interrogées pensent que l’islam est incompatible avec les valeurs de la société française, et 78 % pensent que la laïcité est menacée.

Ces % sont édifiants et surtout alarmants !

Pourquoi avons-nous autant de crispations sur l’islam depuis des années?

Plutôt que de vouloir rentrer dans ce débat, ô combien passionnel s’il n’est déjà devenu hystérique, essayons d’analyser cette spécificité bien française qu’est notre principe de laïcité.

Regardons par exemple vers les pays anglo-saxons.

Les anglais ont pour devise : « God save the Queen »

Qui en France, accepterait que notre devise républicaine « Liberté, Egalité, Fraternité » soit remplacée par « Dieu sauve notre Président de la République » ?

Aux Etats-Unis, le Président nouvellement investi dans ses fonctions, prête serment sur la Bible[1].

Aurions-nous accepté que Sarkozy, Hollande ou Macron fassent la même chose en arrivant à l’Elysée ?

Commençons par relire la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat (dans sa version consolidée au 30 octobre 2019) pour en comprendre le fondement juridique.

Article 1 :

« La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public. »

La République assurant la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, l’islam en tant que religion a bien toute sa place dans notre société.

Ce n’est donc pas une loi liberticide mais au contraire, elle permet à chacun de croire, de pratiquer sa religion ou de ne pas croire.

Article 2 : (ces 2 premiers articles font l’ossature de la loi de 1905)

« La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l'Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l'exercice des cultes.

Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d'aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons. »

Si la République "ne reconnaît aucun culte", cela ne veut pas dire pour autant qu’elle ne reconnaît pas les croyants (et les non croyants) mais du fait de la séparation au nom de la laïcité, entre la foi personnelle et la vie publique, elle ne reconnaît que des citoyens libres et égaux en droits.

Cette séparation de la sphère privée qui relève de la foi de chacun, de la sphère publique qui rentre dans le champ politique de notre nation et le sens du bien commun, est notifiée dans les articles 26 et 28 de la loi.

Article 26 :

« Il est interdit de tenir des réunions politiques dans les locaux servant habituellement à l'exercice d'un culte. »

Article 28 :

« Il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions. »

La Loi prévoit même en son article 32 des sanctions à toute personne qui entraverait la liberté d’un culte.

« Seront punis des mêmes peines ceux qui auront empêché, retardé ou interrompu les exercices d'un culte par des troubles ou désordres causés dans le local servant à ces exercices. »

Emmanuel Macron a déclaré récemment « le port du voile sur la voie publique n’est pas mon affaire », ce qui a provoqué une nouvelle polémique.

Je pense que, en sa qualité de Président de la République française, garant de nos institutions républicaines, il se référait à l’article 9, paragraphe 14, de la loi de 1905 :

« L'Etat, les départements les communes et les établissements publics ne peuvent remplir ni les charges pieuses ou cultuelles, afférentes aux libéralités à eux faites ou, aux contrats conclus par eux, ni les charges dont l'exécution comportait l'intervention soit d'un établissement public du culte, soit de titulaires ecclésiastiques. »

Il n’appartient donc pas à la République de dire si les musulmanes doivent ou pas porter le voile dans l’espace public.

Le port de signes religieux ou ostentatoires est interdit seulement aux agents de la fonction publique, hospitalière et des collectivités territoriales, en vertu du principe de neutralité.

Par ailleurs, il est fort probable que la loi votée par le Sénat sur l’interdiction du port du voile lors des sorties scolaires soit retoquée par le Conseil Constitutionnel[2].

Une forte majorité de personnes pensent que la laïcité est menacée alors que paradoxalement nous sommes tous très attachés à cette loi qui garantit le libre exercice des cultes !

Aucune « croisade » -dans son sens historique- contre l’islam n’est menée en France; mais cette forte majorité de personnes a peur que les pratiques religieuses liées au culte musulman débordent de la sphère privée pour se répandre dans la sphère publique.

Une forte majorité de personnes pense aussi que l’islam est incompatible avec les valeurs de la société française.

Rappelons les valeurs de notre République.

L’article 1 de la constitution du 4 octobre 1958 proclame :

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »

Les 4 piliers de notre République sont l’indivisibilité, la laïcité, la démocratie et la sociabilité.

Ces 4 piliers sont comme les arcades d’un pont, ils sont indissociables l’un de l’autre.

Ils supportent ensemble notre « pont France » et c’est par ces 4 valeurs inaliénables que notre République française se définit.

Etudions la sémantique de chacune des valeurs de la société française pour mieux en comprendre les portées humanistes, universelles et historiques.

Le philosophe des Lumières Jean-Jacques Rousseau définit l’indivisibilité dans son ouvrage « Du contrat social » :

« Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout »

Quelle meilleure pensée philosophique et politique que celle-ci sur l’indivisibilité d’un peuple ?

Dans notre démocratie, la souveraineté appartient au peuple.

Ainsi notre République ne peut pas être et ne serait être analogue à une théocratie (qui, rappelons-le, est une forme de gouvernement dans laquelle le pouvoir politique, considéré comme émanant de Dieu, est exercé par ceux qui sont investis de l’autorité religieuse.)

La laïcité, comme nous venons de le voir, est en soi une vraie exigence pour chaque Français.

Elle nous oblige à chercher nos valeurs universelles pouvant nous réunir pour le bien commun plutôt que nous assigner à résidence dans nos différences religieuses.

La sociabilité se définit comme le réseau de relations sociales établies dans des groupes présentant une cohérence idéologique, culturelle ou religieuse.

Par ailleurs, notre Constitution assure devant la loi, l’égalité de tous les citoyens, et la première de ces égalités est sans aucune équivoque possible celle qui existe de droit entre les femmes et les hommes.

Rectifions donc l'opinion hélas majoritaire : ce n’est pas l’islam qui est incompatible avec les valeurs de la société française, mais le communautarisme érigé en son nom.

Nous appréhendons que l’indivisibilité qui fait l’unicité de notre peuple et la particularité singulière de notre nation, n’éclate en communautés religieuses ou ethniques irréconciliables entre elles.

Nous craignons de nous diviser sur des questions religieuses alors que notre laïcité nous permet de vivre ensemble.

Nous redoutons que le port du voile n’asservisse la femme qui ne serait plus l’égale de l’homme.

Comment garantir à notre nation une cohérence culturelle ou religieuse si nous nous assignons volontairement dans nos diverses cultures ou religions ?

La France est souvent citée comme étant une nation multiculturelle, au sens où elle peut assimiler toutes les cultures d’où qu’elles viennent.

Mais la France a toujours été multiculturelle !

Depuis la « Francie occidentale » que reçut Charles le Chauve (petit-fils de Charlemagne) lors du traité de Verdun en 843, traité qui, pour beaucoup d’historiens, est l’acte de naissance juridique du Royaume de France, la France a été toujours multiculturelle.

Nos cultures régionales sont diverses, mais toutes réunies ont donné la culture française.

Les histoires de la Bretagne, de l’Aquitaine, de l’Occitanie, de la Corse… sont toutes différentes mais toutes les histoires régionales font l’Histoire de France.

Notre pays traverse en ce moment de pertes d’identités et de repères sociaux, une période douloureuse de sa longue histoire mais je ne désespère pas que le bon sens, l’envie d’avoir à nouveau un destin commun l’emporteront sur notre crise identitaire actuelle.

Notes

[1] Ou sur un autre texte, selon sa préférence.

[2] La loi de 2004 concernant le port du voile à l'école est ici.