21 mai 1916

10 jours sur la colline 304

(du 11 au 21 mai)

À gauche se dessine « l’Homme mort » et à droite la « colline 304 ». La position de batteries allemandes se situe avant l’étang de Forges, où commence, derrière, l’enfer de 304. Je ne dis pas enfer à tort, car c’est ici que commence le royaume des tirs de barrage. Des odeurs de cadavres qui n’ont pas encore pu être enterrés s’élèvent des anciennes tranchées françaises ravagées. Du matériel de grande valeur a été laissé à l’abandon sur tout le chemin, des armes, des munitions, de la nourriture, des masques à gaz, du barbelé, des grenades et autres machines de guerre. Les dernières étendues d'herbe sont déjà bien loin derrière nous, on ne voit plus qu'un désert entièrement et violemment labourés par les grenades. Les cratères les uns contre les autres témoignent de l'horreur des tirs d'artillerie allemands qui nous ont précédés et des actuels tirs de barrages français.

Si l'on a passé la zone la plus dangereuse de la colline au pas de course, on peut traverser sans être vu le flanc nord un peu moins bombardé, jusqu'à notre position. Le sommet lui-même est pour l'instant un terrain neutre, c'est un plateau de cent mètres de long.

Nous sommes en alerte pour être prêts à nous défendre ou à avancer. Pour ce qui est de dormir ou de manger, ce n'est pas la peine d'y songer.

La colline elle-même était à l'origine en partie boisée et ne laisse plus paraître que quelques troncs noirs, il n'y a plus aucune feuille verte ni brin d'herbe, et malgré tout, dans toute cette horreur une merveilleuse apparition : au matin une alouette chante et des multitudes de hannetons bourdonnent autour de nous et nous rappellent qu’au-delà de cette guerre, il y a encore un merveilleux printemps. (…) Mais la poésie est passagère. Quand vient le vent du nord avec son épouvantable odeur de putréfaction ou avec la puanteur de grenades de soufre et de phosphore et quand le feu de batterie reprend, nos nerfs sont mis à rude épreuve, ce qui nous déclenche des états de désespoir. Les moments les plus tendus sont à la tombée de la nuit où l'on redoute le plus une attaque. Le 18 août, tôt le matin, les Français ont attaqué le régiment voisin mais n'ont pas été vainqueurs. Le régiment 24 voisin est venu à la rescousse de ses camarades qui en furent plus que reconnaissants. Au soir, nous avons attaqué nos adversaires pour améliorer notre position. Ce ne fut pas une réussite totale mais nous n'avons pas eu non plus de grandes pertes. Nos adversaires étaient arrivés depuis peu, des soldats algériens qui se sont défendus coriacement. (…)

Avancements et croix de fer (mérite) ont été la récompense des braves qui, au mépris de leur vie, ont tout entrepris pour faire honneur à leur patrie et pour le maintien de la 304.

Christian Bordeching


Le 27 août 1916

Cher papa,

Dans la lettre que j'ai écrite à maman, je lui disais tout notre bonheur à nous retrouver « nous-mêmes » après s'être vus si peu de chose… à la merci d'un morceau de métal !… Pense donc que se retrouver ainsi à la vie, c'est presque de la folie: être des heures sans entendre un sifflement d'obus au-dessus de sa tête… Pouvoir s'étendre tout son long, sur de la paille même… Avoir de l'eau propre à boire après s'être vus, comme des fauves, une dizaine autour d'un trou d'obus à nous disputer un quart d'eau croupie, vaseuse et sale ; pouvoir manger quelque chose de chaud à sa suffisance, quelque chose où il n'y a pas de terre dedans, (…) pouvoir dire bonjour à ceux qui restent... Comprends-tu, tout ce bonheur d'un coup, c'est trop. J'ai été une journée complètement abruti. Naturellement toute relève se fait de nuit, alors comprends aussi cette impression d'avoir quitté un ancien petit bois où il ne reste pas un arbre vivant, pas un arbre qui ait encore trois branches, et le matin suivant après deux ou trois heures de repos tout enfiévré voir soudain une rangée de marronniers tout verts, pleins de vie, pleins de sève, voir enfin quelque chose qui crée au lieu de voir quelque chose qui détruit !

Pense que de chaque côté des lignes, sur une largeur de un kilomètre, il ne reste pas un brin de verdure; mais une terre grise de poudre, sans cesse retournée par les obus : des blocs de pierre cassés, émiettés, des troncs déchiquetés, des débris de maçonnerie qui laissent supposer qu'il y a eu là une construction, qu'il y a eu des « hommes »… Je croyais avoir tout vu à Neuville. Eh bien non, c'était une illusion. Là-bas, c'était encore de la guerre: on entendait des coups de fusil, des mitrailleuses, mais ici rien que des obus, des obus, rien que cela ; puis des tranchées que l'on se bouleverse mutuellement, des lambeaux de chair qui volent en l'air, du sang qui éclabousse... Tu vas croire que j'exagère, non. C'est encore en dessous de la vérité. (…)

Et dire qu'il y a vingt siècles que Jésus-Christ prêchait sur la bonté des hommes! Qu'il y a des gens qui implorent la bonté divine ! Mais qu'ils se rendent compte de sa puissance et qu'ils la comparent à la puissance d'un 380 boche ou d'un 270 français !... Pauvres que nous sommes ! P.P.N.

Nous tenons cependant, c'est admirable. Mais ce qui dépasse l'imagination, c'est que les Boches attaquent encore. Il faut avouer que jamais on aura vu une pareille obstination dans le sacrifice inutile : quand par hasard ils gagnent un bout de terrain ils savent ce que ça leur coûte et encore ne le conservent-ils pas souvent.

J'espère aller bientôt vous revoir et on boira encore un beau coup de pinard à la santé de ton poilu qui t'embrasse bien fort.

René Pigeard


Tous deux survécurent quelques mois à l'enfer de Verdun. Christian Bordeching, lieutenant, fut tué sur le front le 20 avril 1917. Fait prisonnier en 1917, René Pigeard, alors caporal, mourut électrocuté en essayant de s'évader.

Je tire ces deux extraits de lettres du recueil édité par Jean-Pierre Guéno, "Paroles de poilus". Je serais heureux si, dans une commémoration spéciale de la bataille à Argenteuil, les discours d'aujourd'hui pouvaient laisser la place aux mots des Argenteuillais de l'époque. On m'a dit tout récemment — j'ai oublié qui, désolé — que les Archives municipales conservaient une centaine de tels documents. Partageons cette mémoire.

Frédéric Lefebvre-Naré