par Frédéric Lefebvre-Naré — brouillon de mon intervention au Conseil municipal de ce soir sur les comptes 2017. Je la modifierai bien entendu selon les informations que nous entendrons en cours de Conseil.

Les comptes de la Ville pour cette année 2017 ont une importance particulière, car ils permettent de faire deux bilans. L'un et l'autre me conduiront, malheureusement, à voter contre ces comptes 2017.

Premier bilan, celui des emprunts toxiques : l’État a fermé en 2017 son guichet d’aide, mais vous avez annoncé au dernier Conseil Municipal, Monsieur le Maire, qu’Argenteuil poursuivait la renégociation de ces emprunts, et que, je vous cite, « le dernier d’entre eux tombera au mois de mars 2018 ».

Deuxième bilan, celui du « plan de redressement », entre guillemets, que vous aviez annoncé à l’automne 2014 pour 3 ans.

1. Les emprunts toxiques. Grâce à l’aide de l’État, les collectivités françaises se sont débarrassées des deux tiers de leur dette toxique. Exception, Argenteuil, qui n’en avait renégocié que la moitié. Il en nous restait pour 48 millions fin 2017, selon ce compte administratif, page 153, tableau IV A2.4. Vous en avez renégocié 4,7 millions selon votre décision n°2018/64 du 26 février 2018. Il en resterait donc, le 27 février, 42,3 millions. Soyons précis : sur 1,6 millions, la Ville a une assurance, il reste donc 40,7 millions réellement dangereux. Alors comment passer de 40,7 millions à 0 d’ici fin mars ? Monsieur Péricat m’a indiqué hier en Commission que vous aviez opéré une renégociation en date du 1er mars, qui malheureusement ne figure pas dans le relevé de vos décisions, qui va pourtant jusqu’au 6 mars. Le suspense reste entier :

D’abord, est-ce qu’Argenteuil sera libérée, d’ici ce samedi 31 mars, de ses 40,7 millions de dette toxique, ou est-ce que c’était encore un bobard ?

Ensuite, combien vont nous coûter ces 40,7 millions qui restaient au 27 février ? Grosso modo, ils sont aussi toxiques que les 48 déjà renégociés. Sur l’échelle Gissler, qui va de B jusqu’à F, niveau le plus toxique, la majorité des emprunts qui nous restaient étaient E. Sur les 48 millions, il y a eu 47 millions de pénalités (même vous aviez prétendu à ce Conseil, Monsieur Péricat, que c’était 20, c’était 47).

Donc, pour les 40,7 millions qui restent, prévoyons à peu près autant de pénalités, 40 millions. Si l’État nous en avait encore payé la moitié, ça ferait environ 20 millions. Mais sans l’aide, les 20 millions seront autant de plus à notre charge.

Ce risque se matérialise dans votre renégociation du 26 février. Elle porte sur un emprunt de catégorie D, donc moins toxique, mais elle nous coûte tout de même 1,5 million de pénalité. Donc, si on dit « la moitié », c’est 750000 € que nous aurions pu obtenir en aide d’État et qui, en fait, retombent à notre charge.

2. Malgré ces montants énormes que nous payons aujourd’hui pour les folies de votre premier mandat, vous parvenez tout de même à améliorer le résultat comptable.

Et vous y parvenez très simplement, en ayant pratiquement arrêté les investissements depuis votre arrivée. C’est normal qu’au début d’un mandat, on passe 3 ou 4 ans à préparer des projets, pendant ce temps on dépense moins et les comptes s’améliorent ; et pendant les 2 ou 3 dernières années, les projets sortent de terre, et c’est là qu’on constate les dépenses d’investissement.

Mais quels sont les projets que vous avez préparés pour 2018-2019, et qui sont prêts à sortir de terre ? Une école, dans le meilleur des cas, alors qu’il en aurait fallu au moins deux, dont une pour le centre ville. Et à part l’école, rien. Vous lancez une étude pour l’éventuelle réhabilitation du 2ème bassin de la piscine, autant dire que la ville aura passé plusieurs années avec un seul bassin de piscine pour 110000 habitants, et en plus, un bassin très excentré par rapport aux logements et aux écoles.

Je suis convaincu de la bonne volonté de votre équipe, et je peux régulièrement constater le professionnalisme des services de la Ville, pourtant rien n’avance. Dans le meilleur des cas, vous poussez tout le monde dans une voie sans issue, comme avec Fiminco sur l’île Héloïse.

Pourtant le gouvernement vous a tendu la perche. Nous avons un centre ville en grande difficulté ; justement, le gouvernement a lancé un plan « Cœur de Villes » de 5 milliards sur 5 ans. Il revenait aux Maires de manifester leur intérêt et leurs projets, et aux Préfets de faire la sélection. Le Ministre a annoncé aujourd’hui les 222 villes retenues, dont des villes de plus de 100000 habitants comme Limoges, Perpignan, Mulhouse ou Besançon. Pas Argenteuil. Avec tout le respect que j’ai pour Mulhouse et Besançon, leur centre ville est en bien meilleure situation que le nôtre. Encore aurait-il fallu montrer au Préfet un projet d’avenir crédible[1]. Ça n’a pas été le cas. Dommage, cela fait encore dans les 25 millions d’euros de capacité d’investissement perdue pour Argenteuil.

L’investissement est à l’arrêt, et les effectifs d’agents non-titulaires ont été sévèrement réduits. Pourtant, en 2017, l’effectif des non-titulaires a ré-augmenté de 38 personnes. Au total, selon vos comptes, nous dépensons 12% de plus qu’en 2016 pour rémunérer les agents non-titulaires. Dans le même temps, au titre des indemnités de chômage, nous payons encore 1,8 M€, du même ordre qu’en 2016, à des personnes pour ne pas travailler. Nous perdons sur les deux tableaux.

Les agents sont moins nombreux qu’en 2014, et ils sont largement découragés, à en juger par le taux d’absentéisme. S’il est toujours de 18%, autrement dit, 10% de plus que la moyenne pour les agents territoriaux (8%), cela signifie que chaque jour, 223 agents qui devraient être là manquent à leur poste. Quand vous arriviez en responsabilité, vous pouviez dire que c’était l’une des difficultés que vous affrontiez. Au bout de 4 ans, ça fait partie de votre bilan.

Les agents se démobilisent, les habitants s’appauvrissent. Ils souscrivent de moins en moins aux services de la Ville. Les parkings du Val Nord ne trouvent pas preneurs même au prix cassé de 350 € par an la place. Les services sociaux et périscolaires voient leurs recettes baisser cette année, malgré la croissance de la population et spécialement, pour le périscolaire, du nombre d’enfants.

Nous avons appris un drame ces jours-ci : la mort d’un homme, brûlé vif dans sa chambre d’un hôtel non déclaré, « le Berkane », où des familles vivaient dans 9 mètres carrés. Ce drame amène les journalistes et les caméras sur place, mais nous savons tous que des centaines et plutôt des milliers d’Argenteuillais vivent dans des conditions aussi lamentables. Les multiplications de boîtes aux lettres devant des immeubles misérables, les chambres sous-louées à des familles entières, les pavillons transformés en immeubles de rapport.

D’un mandat à l’autre, il y a des projets pour essayer de pallier ces problèmes, il y a des diagnostics, il y a les efforts de nos services sociaux – ou les services d’hygiène, la presse nous dit que l’immeuble du « Berkane » était régulièrement contrôlé par les services de la Ville. Mais il a brûlé quand même.

Notre bonne volonté n’a pas enrayé la dégringolade. On nous dit que la France repart, emploi, croissance économique : mais Argenteuil semble avoir raté le train.

Ce qui m’inquiète encore plus, si c'est possible, c’est la fragmentation de notre société. Entre les plus pauvres et ceux qui vivent plus à l’aise. Entre communautés religieuses, ou d’origine. Entre les jeunes et les aînés. Entre les anciens Argenteuillais, et ceux qui disent qu’ils ne font que passer et ne s’intéressent pas à la vie locale.

Toute la société française est soumise à ces tensions. Mais la particularité d’Argenteuil, et sa richesse, c’était d’arriver à les gérer, c’était l’entente. Des bobos de l’époque de Monet ou Maupassant aux bobos d’aujourd’hui, des réfugiés chassés par la guerre de Bretagne au Moyen-Âge aux réfugiés chassés par les guerres d’aujourd’hui, des prieurs de Notre-Dame aux entrepreneurs d’aujourd’hui, de Mirabeau en week-end à la campagne au XVIIIème siècle, aux fans du trail qui viennent aujourd’hui grimper nos 365 marches. Argenteuil a toujours marché tant que les municipalités, ou les dirigeants, ont cultivé ce qui était commun, ce qui était populaire, ce qui réunissait les gens.

Et c’est justement ce que vous avez coupé. Vous avez coupé les spectacles de plein air. Vous avez coupé la communication. Vous avez coupé les colonies de vacances. Vous avez coupé le 14 juillet. Vous avez coupé les vœux. Vous avez coupé les aménagements de l’espace public, des pistes cyclables, des promenades. Vous laissez le Figuier Blanc dépérir, avec très peu de séances, sans possibilité d’acheter en ligne son billet, sans fléchage depuis le parking, sans réhabilitation de ce parking, sale et squatté. Vous laissez la médiathèque se dessécher, sans renouvellement des livres. Et les maternelles, qui sont si précieuses pour réunir les familles et les enfants de toutes origines, vous réduisez drastiquement leurs moyens puisqu’il y a moitié moins d’ATSEM qu’à votre arrivée, et que leur nombre a continué à baisser en 2017.

Pourtant il y a de l’énergie à Argenteuil, et de la bonne volonté, y compris chez vos élus, je le sais bien. Selon les statistiques, Argenteuil est parmi les villes les plus entreprenantes. Et nous voyons tous combien de communautés arrivent à organiser des événements auxquels participent un très grand nombre d’Argenteuillais. Indépendamment même de toute communauté, des initiatives d’intérêt général réunissent de nombreux bénévoles persévérants, comme le collectif pour le marché de la Colonie ou le comité Jean Vilar, pour ne citer que ces deux-là.

Ce qui nous menace le plus, ce n’est pas l’individualisme. C’est l’incapacité de votre Municipalité à réunir, à fédérer les énergies, à proposer des projets où les Argenteuillais se reconnaissent et où ils aient envie de s’investir.

Cette absence de projets vous permet d’équilibrer les comptes, puisque pendant ce temps, les impôts et les dotations de l’État ont continué à très bien rentrer, bien mieux même que ce que vous aviez prévu au budget. Mais la contrepartie de ce bilan comptable, c’est un bilan social, humain, très inquiétant, qui constitue le plus grand défi pour les prochaines années.

Notes

[1] De nature à convaincre le gouvernement de faire une exception pour Argenteuil, alors que sa 'priorité' était pour les villes hors métropoles, voir la réponse du Maire au point 4 ici.