Blog d'Engagés pour Argenteuil

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 25 septembre 2018

Conseil Municipal du 25 septembre 2018 : culture, crèches et radicalisation

C'est parti.

Le PV du Conseil précédent est approuvé à l'unanimité (avec de ma part une précision sur l'un de mes votes[1]).

Le Maire enchaîne avec un exposé sur "une rentrée exceptionnelle et une nouvelle année prometteuse et pleine de nouveautés. 51 classes ouvertes : 15 au titre de la croissance des effectifs, 36 par dédoublements. Un tour de force dont nous sommes fiers. Nous investissons près de 16 M€ cette année dans l'éducation. (…) C'est plus sympathique que les affiches de la députée qui disent 'on l'a dit, on l'a fait', en oubliant la part de la Ville et de ses agents."

"Je me réjouis de la future reprise de l'extension de l'hôpital d'Argenteuil, aujourd'hui actée par l'Agence Régionale de Santé. Nous travaillons aux acquisitions foncières" nécessaires.

"Pour finir, lors de la présentation de deux actions, j'ai souhaité que des intervenants extérieurs nous rejoignent. Nous aurons des suspensions de séance.

Justement, au point numéro 1, nous sommes heureux d'accueillir de nouveaux arrivants, surtout riches de 10000 ans d'histoire : le musée du Quai Branly, partenaire our 2 ans de la vie culturelle de la ville. J'accueille Jérôme Bastanelli, directeur général délégué du musée" et 2 de ses collègues. "Nous avons été séduits par cette démarche originale du musée à la rencontre de son public", les Ateliers nomades. "Avec 60000 ans d'histoire, Argenteuil est présente aussi sur les murs des musées du monde entier. Bordée par la Seine telle le musée du Quai Branly, notre ville a toujours été ouverte sur le large, accueillant ceux qui l'ont choisie pour s'y établir. L'arrivée du Quai Branly s'inscrit pleinement dans la volonté de la Ville de (…) lutter contre les communautarismes. 10 associations ont déjà manifesté leur intérêt pour le dispositif."

1. "Ateliers Nomades" avec le musée du Quai Branly

Petit film d'introduction. Sans doute bientôt sur le site de la Ville[2] !

Jérôme Bastanelli se réjouit de "l'intérêt des jeunes pour notre musée, dont les oeuvres entrent sans doute en résonance avec leur imaginaire."

Les Ateliers nomades ne sont, poursuit-il, pas "une structure mobile, un container. Avec beaucoup d'humilité, nous travaillons avec les municipalités : Cergy-Pontoise, puis Clichy-Montfermeil, puis les communes de Grand Paris Sud. Nous présentons des vraies oeuvres, par des vrais conservateurs, des vrais scientifiques. Ce n'est pas facile car le code du Patrimoine est un peu rigide : il interdit de la laisser plus d'une journée ! S'il le faut, elle arrivera le matin et repartira le soir. ll y a quelque chose de différent qui se passe quand vous voyez une vraie oeuvre, qui ne se passe pas devant une photo ou un écran. Il pourra y avoir une conférencière sur les arts de l'Islam, ou sur la représentation des masques en Afrique, nous verrons avec vous quels sujets vous intéressent et comment les traiter."

Je lui réponds par ce petit souvenir, en souhaitant que beaucoup d'enfants d'Argenteuil vivent le même choc, le même éblouissement.

Avant de passer au point 2 sur les crèches, le Maire rappelle la baisse de la Dotation Globale de Fonctionnement reçue de l'État, et prétend (contrairement aux faits[3]) que les autres dotations ont été loin de compenser cette baisse. "Il faut que tous les matins on imagine comment faire un service public plus de qualité avec des blocages totaux en recettes et en dépenses. Ce qui est endémique à Argenteuil, le service à la petite enfance, des progrès ont été faits mais ils ne sont pas suffisants. Il nous faut des centaines de berceaux supplémentaires."

2. Privatisation de la crèche le Blé en Herbe, rue Henri Barbusse + création par le même opérateur privé d'une nouvelle crèche boulevard Jeanne d'Arc

Tania de Azevedo rappelle que 2100 bébés naissent chaque année à Argenteuil. La ville compte 600 assistantes maternelles indépendantes, 1200 demandes d'accueil régulier sur liste d'attente. Le "Pacte de confiance et de responsabilité" exige que nous réduisions nos dépenses de façon drastique. La délégation de service public (au privé) permettra de proposer une qualité de service identique, la prestation proposée sera (même) plus performante dans certains domaines, les prestataires ont leur propre école de formation. La qualité sera notre priorité, 60% des points (dans la consultation). Les agents titulaires actuellement en poste au Blé en Herbe pourront, soit être reclassés ailleurs, soit être détachés auprès du prestataire. Les agents contractuels se verront proposer un CDI et bénéficieront d'un accompagnement individuel."

Marie-José Cayzac répond pour le groupe d'opposition que "l'augmentation affichée du nombre de places relève au mieux de la mauvaise foi. S'il y a bien 1100 places d'accueil d'enfants sur Argenteuil, il n'y en a pas 1100 pour les Argenteuillais. À Françoise Dolto, la Ville ne réserve que 18 des 80 places… En 2008, il y avait 12 crèches municipales, 2 associatives et celle de l'Hôpital. En 2014, 24 crèches et une dont il ne manquait que de couper le ruban. Aujourd'hui nous voilà descendus à 20 crèches et les crèches municipales continuent à faire les frais de l'opération. Vous espérez résoudre le problème des "25% d'absentéisme" dans le personnel de la crèche le Blé en Herbe, en privatisant ? C'est lutter contre la fièvre en cassant le thermomètre.

Les crèches d'Argenteuil sont devenues des garderies dont vous poussez les murs au risque de les faire craquer. Vous avez réduit le niveau de qualification, passant de 65% (?) d'auxiliaires puéricultrices, à environ 50%. Le taux d'occupation est inférieur à 70%, point le plus bas que nous ayons connu (dans le mandat précédent) en 2010. Les adaptations, mon tellement important, ont été suspendues cette semaine dans plusieurs crèches. Faute de pédiatre, les visites d'admission sont réalisées par un médecin généraliste. Passer au privé vous permet de masquer ce faible taux d'occupation ! À qui allez-vous faire croire que le privé, en réduisant les coûts de plusieurs milliers d'€ par an, rendrait un meilleur service ? Votre politique est dénoncée par les syndicats, le personnel… et les parents qui ne peuvent le dire au grand jour."

Je rappelle qu'en Commission d'Appel d'Offres, en 2015, la Ville obtenait des réductions de 1000 à 1500 € par an et par berceau, de prestataires privés ou associatifs. Un représentant des services expliquait comment : "on leur a fait savoir qu’il fallait un effort maintenant, et qu’en octobre, selon leurs prix, on pourrait leur attribuer plus de places en supprimant des crèches municipales." Ça ne s'est pas fait à l'automne 2015 mais à l'automne 2018… la Municipalité laisse ce "cadeau" à ses successeurs, je ne l'en félicite pas et voterai contre la délibération.

Philippe Métézeau proteste contre le terme de "crèche low cost" utilisée par Marie-José Cayzac, et qui "conviendrait mieux à une ville voisine, de population et histoire similaire (comprendre : Colombes), ville qui a obtenu d'un gestionnaire privé un prix annuel par berceau de 2200 € par an (comprendre : hors participation de la CAF et prix payé par les familles.). Nous avons estimé au double, 4500 €, la participation nécessaire pour obtenir une bonne qualité. Le coût pour la Ville ne changera pas, ce sera une prestation au lieu de salaires, mais les frais de fonctionnement resteront les mêmes (Belle contradiction avec le "exige que nous réduisions nos dépenses de façon drastique" de Mme de Azevedo[4]). Je m'attendais à un accueil positif de votre part à la création d'une nouvelle crèche."

(Évidement le procédé est gros : cacher la privatisation d'une crèche derrière la création annoncée d'une autre… Cela aurait pu constituer 2 décisions distinctes !)

"Vous mettez en cause la qualité du personnel. Il y a des normes. Quand on veut laver plus blanc que blanc, des fois, on n'y arrive plus. Avec 50%, on est très au-dessus de ce qui est demandé par les PMI et la CAF. Le problème, c'est que des auxiliaires de puériculture formées, on n'en trouve pas. Si vous avez des CV, vous nous les envoyez."

"Une des crèches privées, vous dites qu'il ne restait qu'à couper le ruban ? Le gestionnaire choisi était en faillite, on a dû en trouver un autre."

Marie-José Cayzac : "vous mentez, ce n'est pas correct."

Philippe Métézeau : "je maintiens que le projet était dans un cul de sac et que nous l'en avons sorti. J'ai entendu aussi que nous n'avions plus de pédiatre ? Trouvez-nous en un. Le médecin qui a été choisi n'a pas bénéficié d'un quelconque appui du vice-président du Conseil départemental. Ce médecin, nous le connaissons bien, elle — c'est une dame — a une expérience en PMI dans une autre ville. Si on n'avait pas pris cette solution, les parents auraient gardé leur bébé sur les bras, on n'aurait pas manqué de nous le reprocher !"

"Pour gérer l'absentéisme, il y a 2 méthodes ou même 3. S'interroger sur les raisons : on l'a fait. On va lancer très prochainement une étude plus ciblée sur différentes choses dont l'absentéisme. (après 4 ans 1/2 de mandat ?!). Il y a dans cette crèche 5 absences, en équivalent temps-plein, sur 21 personnes. (…) On cherche toujours la bonne solution. Si la bonne solution c'est la crèche municipale, il n'y a aucun raison de changer ce statut. S'il faut évoluer, on évolue."

3. Convention d'objectifs et de financement des crèches municipales par les Allocations Familiales : très bizarrement, la convention avec la CAF porte essentiellement sur le portail internet. Il n'y a pas de montants en € indiqués. Unanimité tout de même sur cette délibération annuelle, précise Mme de Azevedo.

Philippe Doucet revient sur la gestion des crèches sur la précédente et l'actuelle municipalité. "On sait bien comment se passent les choses pour le personnel : on mute une personne d'Argenteuil dans une crèche à Cergy et Osny, et elle quitte rapidement son poste devant les contraintes que cela impose… Vous avez du mal à recruter des auxiliaires puéricultrices, mais on entend les gens : il y en a à Argenteuil : quand elles ne sont pas bien traitées, elles ont travailler dans les communes autour, il y a un marché ! Que vous en soyez à les sortir, à les mettre ans le privé… la ville de Colombes, que vous avez citée, elle, ne le fait pas, elle garde ses crèches !"

Philippe Métézeau ne s'étonne pas "que quand les gens vont vous voir, ce n'est pas pour dire que tout va bien, quand on est dans l'opposition ; on y a été, on sait ce que c'est."

4. Nouvelle organisation du Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance et de la Radicalisation (CLSPDR)

Le Maire Georges Mothron introduit ce sujet. Le "fait religieux" est, avec d'autres, "une problématique montante" selon lui. Nous devons "porter des projets communs, les protéger contre les attaques plus ou moins graves contre la vie en société : repli communautariste et radicalisation. Certains y travaillent aujourd'hui, il faut que nous soyons à l'initiative. J'ai décidé d'engager la ville dans un plan d'action très concret : faire respecter la laïcité et les valeurs de la République, aider les jeunes à devenir des citoyens, prévenir les radicalisations en liaison avec les partenaires… Il s'agit d'une démarche pilote, innovante, qui donne l'opportunité à Argenteuil de devenir une référence nationale. Des dérives se sont installées depuis trop longtemps. Je veux conduire avec vous cette démarche de citoyenneté jusqu'à la fin du mandat. Il s'agit d'une démarche non partisane. Nous avons recruté un chargé de mission, M. Akrouf (? cette personne ?), qui a pris ses fonctions hier. J'ai souhaité que la Ville soit assistée par l'ancien préfet Gilles Clavreul. Je lui laisse la parole."

Gilles Clavreul "je vous emmènerai moins loin que mon prédécesseur du Quai Branly. Préfet ayant quitté l'administration récemment, j'ai été conseiller du président Hollande sur les affaires intérieures, donc les affaires de sécurité,… J'ai rendu un rapport en début d'année au Ministre de l'Intérieur sur la laïcité. Ces sujets sont complexes. Il faut les déplier avec sérénité et détermination. La laïcité est un cadre historique et juridique précis, il faut le rappeler. Il faut d'abord constituer du commun et former un bloc équipe, déployer une vision commune de ce dont on parle et de ce qu'on veut faire. Et ensuite, de s'ouvrir vers l'extérieur, la ville, les relais, les cultes, les associations. Le sens de la démarche est d'avoir un plan pérenne qui fasse consensus. Voilà la méthodologie qu'on va développer, avec des partenaires État qui suivent de très près ce qui se déroule à Argenteuil. Voyons ces sujets comme des opportunités de faire progresser la vie en société et le vivre-ensemble."

Philippe Doucet : "nous découvrons cela ce soir, puisque rien n'a été annoncé (même en commission hier). On sait où vous vous situez politiquement, et où Gilles Clavreul se situe. Il anime un think tank sur les mêmes sujets…Les discours en surplomb sur ces sujets, on les connaît… Vous parlez de démarche non partisane, mais sans l'opposition, qui n'est pas représentée dans ce Conseil Local ! On suivra ça sans illusion. Quel est le statut de M. Clavreul ? Y a-t-il une convention ? Combien ça coûte ? C'est de l'information minimale dans le débat démocratique." Le groupe Tous Fiers d'Être Argenteuillais votera pour.

Georges Mothron répond qu'il y a "une surface transversale entre le CLSPDR et ce que M. Clavreul nous invite à bâtir. Sur l'aspect contractuel, pour 2 ans, je vous enverrai les éléments. Sur la présentation de opposition au CLSPDR, je veux bien qu'on se pose la question."

Pour moi, "l'intervention du Maire et celle de M. Clavreul manquent de concret.

Les pyramides de mots sur la laïcité, les valeurs du vivre-ensemble et autres valeurs républicaines, sonnent totalement creux tant qu'on n'en discute pas avec les intégristes religieux, avec celles et ceux qui préfèrent vivre à part (au moins à part de certains autres), avec celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les valeurs républicaines. Toute religion a son intégrisme, comme toute politique a son fanatisme, tout métier a ses drogués du boulot, etc.

Avec combien d'intégristes la mission de M. Clavreul a-t-elle échangé ? Avec combien de responsables d'écoles hors contrat ? Avec combien d'auteurs de sites de "réinformation" entre guillemets ? Avec combien de responsables de mouvements politiques se revendiquant d'une religion ?

De puissantes forces de désintégration traversent notre société européenne, française, argenteuillaise.

Au-delà des grands principes réaffirmés, au-delà aussi de la vigilance quotidienne de nos institutions, la police, l'Éducation, nous avons besoin d'un dialogue franc, ouvert, direct, cash, avec les personnes et les forces qui se méfient de ces grands principes, qui se sentent exclus ou mis sur surveillance par nos institutions.

Il y a eu quelques initiatives de l'ancienne municipalité, de l'ancien député, de l'actuelle municipalité comme la conférence du 31 mai 2017 à l'Hôtel de Ville sur la prévention de la radicalisation, avec l'association "Syrie prévention familles". Je me réjouis de ces efforts, je crois qu'il faudrait les multiplier par cent pour arriver à une prévention efficace, que ce CLSPDR devrait piloter et évaluer. Je n'en vois pas encore les signes, mais je me permets d'espérer, et en attendant, je m'abstiendrai sur cette délibération."

Franck Debeaud s' "associe à cette réflexion" et se demande "quels nouveaux éléments de prévention ont été mis en place depuis que la mission du CLSPD a été étendue à la radicalisation" ; il s'étonne de ne pas voir dans la composition du CLSPDR "l'adjoint à la jeunesse".

Georges Mothron dit que la mission de M. Clavreul commencera par "aider les services de la Ville à avoir les mêmes définitions des mêmes termes, laïcité par exemple".

5. Subvention exceptionnelle à l'Olympique Rugby Club suite à l'incendie de son club-house

Le club-house avait été construit et aménagé par la Ville, et lui appartient ; mais le club a perdu dans un incendie "d'origine accidentelle", aux dernières nouvelles, une quantité de matériel. Il en fournit le détail sur sa collecte en ligne de dons.

Franck Debeaud demande quand le club-house sera de nouveau opérationnel, et s'il y aura une solution provisoire.

Marie-France Le Nagard répond que "nous sommes en phase de décontamination, qui devrait se terminer vendredi ; et en attendant, réouverture demain de l'ancien Bar, coté tribune, transformé entre temps en laverie."

Unanimité, bien que je n'ai pas bien compris pourquoi l'assurance n'assure (apparemment) pas.

On continue avec des grands projets de construction.

Notes

[1] Sur le point 16 ici.

[2] Au 27 septembre : pas encore.

[3] Point 1 ici 2015, point 3 ici 2016, ici 2017, point 7 ici 2018…

[4] Philippe Métézeau apporte sur Facebook ce 27 septembre la précision ou rectification suivante : "je n’ai pas dit que le coût serait le même pour la ville. Je répondrai à votre remarque que l’on diminuait artificiellement la masse salariale pour ainsi mieux répondre aux obligations du contrat signé avec l’Etat. Ma réponse voulait dire que remplacer une dépense RH par une DSP n’avait aucun effet sur nos obligations (vases communiquants), mais par contre si la dépense est moindre c’est bien sûr bénéfique. Il n’y a pas de contradiction." Aux lecteurs d'apprécier la diversité des arguments !

samedi 25 août 2018

Éviter que des jeunes d’Argenteuil ne basculent dans le fanatisme

par Frédéric Lefebvre-Naré

Je suis intervenu à plusieurs Conseils municipaux pour déplorer l’obscurité paperassière de la « politique de la Ville », la faiblesse de ce qui nous était présenté sur la « prévention de la radicalisation », la composition très administrative du « comité local » chargé de cette « prévention »[1].

À mon humble avis, c’est LE problème politique, l’enjeu du prochain mandat municipal. Gauche contre droite, un immeuble de plus ou de moins, quelques euros de plus ou de moins dans le social ou la voirie, c’est important, mais c’est du pipi de chat à côté de cette fracture explosive qui nous menace.

Que faire ?

J’ai trouvé hier en librairie un petit livre tout neuf, « Prévenir la radicalisation des jeunes », signé Jean-Marie Petitclerc, que beaucoup d’Argenteuillais connaissent comme le fondateur du Valdocco[2].

En voici quatre passages notés au vol. Pour en savoir plus : babelio, RCF, vidéo ESPE, fnac, amazon, je peux aussi prêter mon exemplaire ! Et/ou en échanger en commentaires :-)

Du jeu de guerre à la guerre

« On voit des jeunes consommateurs à grande dose de jeux vidéo guerriers basculer facilement dans l’univers de Daech. (Il y a) un risque chez des utilisateurs forcenés de voir une confusion s’instaurer entre le virtuel et le réel.

Les histoires que nos arrière-grand-mères racontaient à leurs petits-enfants pouvaient être d’une violence extrême…, quand un petit garçon, perdu dans la forêt, était mangé par l’ogre. Mais (la) formule « il était une fois » établissa(i)t une frontière entre l’imaginaire et le réel.

Aujourd’hui, l’imaginaire du metteur en scène a la couleur du réel. … Au point que le jeune peut être tenté de … reproduire dans le réel ce qui l’a marqué dans le virtuel. …

Ce qui distingue le virtuel du réel, c’est … ’’la souffrance’’.

La seule chose qui puisse (influencer) ma propre violence, (c’est ma) perception de la souffrance de l’autre.

La force des djihadistes consiste à faire en sorte que les images proposées à l’adolescent apparaissent sous le jour d’un… chemin d’accomplissement de soi, « un plaisir encore plus intense » (que dans le jeu) ». (pp. 33 à 35)

Éduquer à la fraternité

« Éduquer à la fraternité, c’est faire découvrir que la différence est source d’enrichissement. … Car la peur surgit souvent de l’incapacité à anticiper la réaction de l’autre.

Éduquer à la fraternité, c’est développer l’attention aux petits, à celui qui est en difficulté. » (pp. 68-69)

« Éduquer à la fraternité, c’est apprendre à gérer les conflits. … La relation duelle est potentiellement dangereuse, … elle peut dégénérer en un « ou toi ou moi ». … L’introduction du médiateur permet la résolution du conflit dans le respect du « et toi et moi ».

J’ai pu observer combien, dans des collèges situés en zone d’éducation prioritaire, l’introduction de la formation d’élèves médiateurs avait pu contribuer à une forte diminution des faits de violence. » (pp. 70-71)

Développer l’esprit critique

« L’école, (pour) être le fer de lance d’une véritable politique de la prévention de la radicalisation », doit notamment « permettre aux jeunes de développer leur esprit critique » pour « se défendre intellectuellement contre… le mensonge et l’endoctrinement. …

Cela nécessite … que l’école apprenne aux enfants à décoder les images, afin qu’ils sachent… résister aux manipulations. On en est bien loin quand on sait la grande réticence du monde scolaire à vivre à l’heure du numérique ». (pp. 79-80)

« Où les jeunes de notre pays peuvent-ils développer leur esprit critique par rapport à des textes considérés comme sacrés, afin qu’ils soient protégés des interprétations éhontées… ?

Il est plus facile, dans notre système scolaire, d’apprendre le chinois que l’arabe …

Et ce sont des milliers d’enfants, dans nos quartiers sensibles, qui fréquentent les mosquées pour apprendre l’arabe. » (pp. 80-81)

Éduquer dans une mutation

Notre XXIème siècle et le XIXème siècle de Jean Bosco « ont en commun de connaître d’importantes mutations … En son temps, on passait de l’ère rurale et paysanne à l’ère urbaine et industrielle. Et voici que nous passons de cette ère urbaine et industrielle à l’ère des mégapoles et du numérique !

La question éducative se pose de manière cruciale en temps du mutation. … Car il est problématique de se projeter dans l’avenir. …

Dans un tel contexte, Jean Bosco était porteur de deux grandes intuitions, qui me paraissent tout à fait pertinentes … aujourd’hui :

- Jean Bosco était convaincu que la capacité à transmettre, à éduquer, était beaucoup plus liée à la qualité de la relation éducateur/jeune, qu’à la qualité organisationnelle du système institutionnel[3]. … Jean Bosco est celui qui, après la grande rationalisation du siècle des Lumières, réhabilita l’affectif au cœur de la relation éducative. …

La plupart des enseignants (d’aujourd’hui) ont été formés à la négation de la dimension affective. … On parle de la relation prof/élève comme d’une relation asexuée ! Sans affection, pas de confiance possible. … On peut fonder le pouvoir sur la menace, on ne peut fonder l’autorité que sur la confiance.

- Deuxième intuition : Jean Bosco sut décoder les phénomènes de violence — … et la criminalité juvénile était plus forte à son époque qu’aujourd’hui — comme symptôme de la faillite du système éducatif.

N’oublions pas que la violence constitue en fait la manière la plus naturelle de gérer un conflit. Ce qui est loin d’être naturel, mais qui est le fruit de l’éducation, c’est la convivialité et la paix. …

La violence des jeunes (est) en fait un problème d’adultes. … Gérer la frustration, ce n’est pas inné ! Cela s’apprend. Il appartient à l’adulte d’apprendre aux jeunes les multiples modes, inventés par les hommes depuis des siècles, leur permettant de gérer les conflits sans recourir à la violence. » (pp. 97 à 101)

Notre responsabilité commune.

Notes

[1] CLSPDR.

[2] Il est aussi éducateur professionnel, prêtre catholique et polytechnicien.

[3] Et du CLSPDR.

jeudi 25 janvier 2018

Pour qu'Héloïse d'Argenteuil relaye Natalie Portman

J'ai proposé au Maire le texte suivant, comme motion qu'il pourrait proposer au vote du Conseil Municipal ce vendredi 26 janvier. J'espère vivement qu'il la mettra au vote et que le Conseil l'adoptera. — Frédéric Lefebvre-Naré


Le monde du spectacle, celui de la politique, et l’humanité entière, prennent conscience de la place des femmes, de la terreur sexuelle que beaucoup subissent, de l’humiliation qui leur est imposée.

Samedi 20 janvier dernier, à la « Marche des Femmes », l’actrice Natalie Portman a raconté la sortie de son premier film, « Léon » de Luc Besson, alors qu’elle avait 13 ans : « J'ai ouvert avec enthousiasme ma première lettre de fan : un homme m'écrivait qu'il rêvait de me violer. (…) J'ai rapidement compris, même à l'âge de 13 ans, que si je m'exprimais sexuellement, je ne me sentirais pas en sécurité. (…) ». Elle a souhaité voir advenir « Un monde dans lequel je pourrais m'habiller comme je le veux, dire ce que je veux et exprimer mes désirs de la façon dont je le souhaite, sans craindre pour ma sécurité physique ou ma réputation : voilà ce que serait le monde dans lequel le désir des femmes et leur sexualité pourraient s'exprimer pleinement. »

La commune d’Argenteuil partage ce souhait et cette revendication.

Argenteuil a vu se former, puis gouverner une communauté, une des premières féministes de l’Histoire : Héloïse.

220px-Heloise_World_Noted_Women.jpg

Elle revendiquait, dans un monde féodal et ordonné par la religion, le droit au désir et au plaisir ; elle écrivait, enseignait, guidait aussi bien des hommes que des femmes ; elle exerçait autorité et capacité de direction, tout en continuant à veiller sur son fils.

Notre Conseil Municipal a donné, il y a 152 ans, le nom de « boulevard Héloïse » à sa plus belle voie publique, l’ancien quai de Seine, tout près du « monastère où cette femme célèbre se retira pour se livrer à l’étude et à la pratique de ses devoirs religieux et dont elle fut Prieure », comme le dit le procès-verbal de l’époque.

Nous voulons aujourd’hui aller au-delà.

Nous prendrons des initiatives et organiserons des évènements pour faire rayonner la personnalité, assurée et audacieuse, d’Héloïse, et donner ainsi un signe d’espoir et de liberté aux femmes qui, dans notre ville ou ailleurs, restent humiliées, opprimées, soumises de force au désir d’autrui et interdites d’exprimer leur propre désir.


lundi 22 février 2016

"L'islam dans la République", Rencontres bloguées live

par Frédéric Lefebvre-Naré, avec Pierre Belot

Cent personnes au Bout du Bar à 20h20, c’est presque serré, il faudra demander la prochaine fois l’auditorium de la Mairie.

L’un des invités, Amine El Khatmi, élu PS d’Avignon, a soulevé la vindicte de la ‘« muslimsphère » sur Twitter’ selon cet article du Monde. La journaliste cite « le politologue Laurent Bouvet » : le PS, selon lui, « n’arrive pas à trancher entre un multiculturalisme normatif et une vision républicaine intégratrice. Ces deux conceptions existent au PS, qui est travaillé par ces questions mais pour autant ne les travaille pas ».

Félicitations donc à une exception au sein du PS, le député de notre circonscription, Philippe Doucet, qui organise cette soirée « L’Islam dans la République : aujourd’hui, demain » !

L’autre intervenant, Rachid Benzine, auteur des livres « Les nouveaux penseurs de l’Islam » ou « Le Coran expliqué aux jeunes, » sortira le 9 mars avec Christian Delorme, l'ex-« curé des Minguettes », chez Fayard, « la République, l’Église et l’Islam : une révolution française ».

Le député, en introduction, rappelle que les deux premières Rencontres portaient sur « les banlieues » et « la laïcité » : Des participants m’ont dit : « ça s’est bien passé ». Étrange ! Est-ce que parce qu’on avait peu parlé de l’islam ? Nous en parlons cette fois-ci.

Je n’ai même pas pensé à demander la Cave dîmière, je pense qu’on aurait eu une réponse négative. Un journaliste de Libé a franchi le périph’, ça doit être la première fois pour un journal parisien ! Bravo ! La dernière fois, 15 avaient dit venir, aucun n’était venu.

Avant de commencer, Philippe Doucet demande que l’on dégage une chaise pour « une jeune fille, célébrité du Petit Journal ».

Elle le mérite bien… elle était debout hier, à la cérémonie en mémoire de Rino della Negra.

Le député rappelle que le communiqué de Daech pour revendiquer les attentats du 13 novembre, citait une sourate du Coran… et pour la commenter, il donne la parole à Rachid Benzine !

Rachid Benzine :

L’islam aujourd’hui et demain…? Hier aussi. Pour faire de l’Histoire, il faut regarder un temps, un lieu, un groupe humain. La société des hommes du VIIème siècle vivait et croyait autrement que les hommes d’aujourd’hui.

(Bruits de chaises et de tables — on fait repasser face aux conférenciers les représentants des moquées "Dassault" et "turque" (sic) qui avaient pris place dans la partie salon, derrière la tribune.)

"L'islam c'est violent" ou "l'islam c'est la paix" sont deux discours idéologiques, qui parlent surtout de la personne qui les tient ! Verset contre verset, c'est la controverse…

La société française est analphabète en religion ; quand on parle de religion, elle ne sait pas ce que c'est. Elle est dans le déni du religieux, elle dit "ce sont des questions sociales, politiques, économiques…" La page de l'Algérie n'est pas encore tournée, cette guerre continue à servir de prisme, notamment à gauche. Son projet c'est l'émancipation de tout, et le religieux est un "opium du peuple" que le progrès social ferait disparaître ! Et pour la droite, l'islam est un problème d'immigrés, de banlieue, alors même que des jeunes de la bourgeoisie d'origine européenne rejoignent Daech ! La laïcité est citée comme arme contre les musulmans. Les Français de confession musulmane doivent aussi s'émanciper de cette tutelle étatique — pas seulement s'émanciper de l'Algérie, de la Turquie et autres !

Mon travail est d'étudier le Coran, la biographie élogieuse du prophète (Sira) et tous les textes nés par la suite. L'islam ne devient une religion au sens dogmatique qu'au IXème siècle, avec la mise par écrit, la théologie, la jurisprudence… Aujourd'hui beaucoup de Musulmans construisent des discours mélangeant des morceaux de textes de différentes époques… L'islam du VIIème siècle est une alliance, dans une économie de survie, entre habitants d'une vallée sèche où la vie est très difficile : La Mecque. Plein de gens cités par le Coran refusent d'aller au combat, parce que le risque de mourir c'est celui d'affaiblir son clan !

L'idée que "celui qui change de religion, tuez-le" apparaît vers le IXème siècle. L'imaginaire "islamique" diffère de celui de l'époque "coranique".

Ceux qui se sont fait exploser le 13 novembre ne sont pas des productions du Moyen-Orient, ce sont des enfants de la République, français, et enfants de l'islam. "Ce n'est pas des musulmans" c'est du déni, quelqu'un qui se revendique de l'islam est musulman, même si son islam n'est pas le nôtre.

Daech repose sur trois mythes puissants :

  • celui du califat — qui était encore une forme politique en islam en 1924 ;
  • celui de la fin du monde — quelque chose qu'on a oublié dans le monde d'aujourd'hui : faute de donner un sens à leur vie, ils cherchent à donner un sens à leur mort.
  • celui de la Oumma, un (monde) où les purs seront entre eux.

Face à cela, trois types de jeunes :

  • certains se retrouvent dans un parcours chaotique, retournent la violence contre la société, comme Mohammed Merah ;
  • certains disent "faute de vivre ensemble, vivons entre nous", repli salafiste : à l'origine, une insécurité culturelle;
  • d'autres disent "faute de vivre ensemble, partons ailleurs".

Le site le plus consulté par les musulmans est muslima.com, un site de rencontres ; puis mektoub, et le 3ème site est religieux.

Est-ce que l'islam est pertinent pour l'ADN de la culture française, les philosophes, l'organisation sociale, la construction du lien dans la République ? Ce sont des vraies questions. Ne soyons pas sur la défensive, créons. Quelle espérance donnons-nous à nos jeunes ? C'est la question du sens, de la spiritualité. Je vous remercie.

Philippe Doucet redemande une relecture de la sourate citée par Daech !

Rachid Benzine : un historien est un chercheur, qui peut poser des questions auxquelles il n'a pas de réponse.

(On projette à l'écran un extrait de la sourate 59 sur "ceux qui pensaient que leurs forteresses les défendraient contre Allah…")

Un verset comme ça, il est utilisable par n'importe qui !

La tradition musulmane voit dans ce verset —qui ne parle pas de massacre ! Il n'y avait pas de massacre dans la société de Muhammad, mais des alliances ! — l'affirmation que c'est Dieu qui agit, qui "lance la terreur dans les coeurs", ce ne sont pas les hommes.

Ce qui arrive aujourd'hui, c'est que des hommes se prennent pour Dieu et agissent à la place de Dieu !

Les universitaires disent qu'il est "impossible de retrouver de la factualité dans l'islam premier", car celui-ci ne nous est connu que par une tradition religieuse constituée 150 ans plus tard. Il faut accepter de ne pas savoir.

Amine El Khatmi : Je pressentais qu'il serait difficile d'intervenir après Rachid Benzine et son exposé brillant.

La question de la jeunesse, et de l'espérance, est essentielle. Qui peut trouver une excuse aux terroristes ?

(Le phrasé et la gestuelle très "politiques" de l'intervenant font rire ma voisine. C'est un fait, les responsabilités d'élu obligent à des mots plus répétés, polis, à un jeu de scène… La liberté du chercheur est enviable à côté !)

J'ai été interpellé sur la question de la laïcité, mot trop souvent utilisé pour stigmatiser l'islam. Marine Le Pen a compris le mécanisme. Mon parti ne porte pas suffisamment cette question de la laïcité, on n'a pas suffisamment travaillé. Ne laissons pas la laïcité à l'extrême-droite !

Sur "Des paroles et des actes" (le 22 janvier), David Pujadas invite une "jeune femme apolitique, professeur d'anglais, candidate aux élections régionales" (ça m'a un peu étonné), à interpeller Alain Finkielkraut. Elle le fait de façon irrespectueuse, en le qualifiant de "pseudo-intellectuel" et en concluant "taisez-vous !", drôle de façon de débattre. J'ai twitté que j'en étais "affligé", et je découvre dans la foulée qu'elle est proche du "Parti des indigènes de la République" qui dit "lutter contre toutes les formes de domination qui fondent la suprématie blanche à l'échelle internationale".

Le débat (sur Twitter) démarre et dérape aussitôt (des tweets insultants sont projetés à l'écran) ; on me reproche de l'attaquer comme "non-blanche", un concept que je découvre à cette occasion ! "On crache sur ses coreligionnaires", "tes semblables on les appelle les Arabes de service", ça a duré plusieurs jours.

Ma position, c'est de réserver l'expression de ma foi à la sphère privée, et de ne pas mettre en avant cette dimension religieuse dans le débat public. Car un élu est celui des citoyens de toutes religions, même ceux qui n'ont pas voté pour lui !

On publiait mon adresse, celle de ma mère…

Situation extraordinaire, mes camarades, mon parti s'est tu, silence radio pendant 1 semaine ; tandis que les militants du FN et d'extrême-droite étaient ravis de l'occasion de dire soutenir un Arabe, tous ces gens disaient "Amine Le Pen…" (rire général à commencer par l'intervenant). Je n'allais pas dire "que Dieu me pardonne", mais enfin !

C'est leur stratégie, ce n'est pas une surprise.

Mais que dans le camp républicain, rien ? De grands responsables politiques, anciens membres du gouvernement, m'envoyaient des messages privés "tiens bon, on est là, on est avec toi… (mais je ne le dirai pas) !".

Ces questions seront au coeur de la prochaine élection présidentielle. Avec celles du chômage et du terrorisme. Si nous à gauche, on n'est pas capable de se mettre sur une position commune… face à Marine Le Pen… on sera balayés, et la France avec nous.


Question d'une participante : "Est-ce que pour vous, le port du voile c'est exprimer son attachement à l'islam ?"

Coprésident du groupe d'amitié islamo-chrétienne : "Je remercie mon ami Rachid Benzine d'être venu à Argenteuil. Tu dis que la gauche veut mettre la religion le plus loin possible, et que la droite réduit l'islam aux banlieues, pourras-tu développer ? Tu as semblé dire qu'il n'y a pas d'offre pour la jeunesse, pourtant la richesse de l'islam est là. Enfin, est-ce que tu penses que le dialogue entre des chrétiens et des musulmans peut contribuer à vaincre ces préjugés ?"

Président d'honneur de l'association Nour, Jouy-le-Moutier : "concernant la jeunesse : ceux qui rejoignent Daech sont souvent des convertis qui connaissent mal l'islam. La chahada ne suffit pas pour devenir musulman. Que faire pour que ces jeunes ne rejoignent pas Daech ?"

"Bidel" (?), Argenteuil, "de confession musulmane, franco-algérien" : "on a parlé de verset coranique, je pense que le problème est d'abord social. Mon père est arrivé en France en 1973 un vendredi, le lundi il avait du boulot. Il avait la moustache, il ne savait pas parler français. Je suis plutôt mignon (rires), j'ai un super-CV… Je lui ai posé la question "40 ans en France, tu a encore un accent, comment ça se fait ?" Il résidait au foyer Sonacotra de la gare d'Argenteuil, il n'allait pas à beaucoup d'endroits où on parlait français ! Je pense que je suis bien intégré. Mais en passant mes vacances à Menton, j'ai vu qu'il y avait beaucoup de zones de non-droit pour les "non-Blancs" ! Parce que ma femme portait le voile. Je me suis pris la tête avec quelqu'un, il m'a répondu 'à Menton on n'a pas beaucoup d'HLM'. Il faut avoir 60 ans et être Blanc pour passer ses vacances à Menton ? Il y a beaucoup de problèmes qui font qu'un Franco-Musulman peut être frustré, ici en France !"

Marie-José Cayzac, "conseillère municipale très d'opposition" : "je veux rebondir sur (cette) dernière intervention. (Bidel) parle de son père comme "Maghrébin" et se définit comme "Musulman", ce n'est pas anecdotique. Je ne crois pas que notre pays soit dans le déni du religieux. Notre temps est rythmé par un certain nombre d'événements catholiques. La religion catholique a perdu énormément de pratiquants. La laïcité a été vécue comme un éloignement du religieux. Une élue porte le voile dans notre Conseil Municipal. Est-ce acceptable ? Si un élu portait la kippa, serait-ce acceptable ? On a laissé faire pour des raisons électoralistes, une porosité entre religion et politique."


Rachid Benzine : "la question du déni est fondamentale. Dire que les attentats 'n'ont rien à voir avec l'islam' c'est refuser de comprendre. Marx disait : 'on ne peut pas faire une critique du capitalisme sans faire une critique du religieux', la gauche l'a oublié ! Le religieux est lié au social, etc., mais il est autonome. Les problèmes économiques, sociaux, sont très importants, mais faire l'impasse sur l'islam c'est manquer des motivations qui peuvent pousser des personnes à passer à l'acte. Des familles entières qui travaillent (ont un emploi) rejoignent Daech ! J'ai été en prison discuter avec des intégristes, j'y ai rencontré des docteurs en Histoire, des ingénieurs… Il faut aussi se battre sur le terrain des idées !"

"Les terroristes sont plus 'intégrés' qu'issus de familles 'communautaristes'. Les familles maghrébines ont voulu épouser le modèle social français, c'est lui qui les a fait exploser. Alors que les familles turques ! C'est très communautaire ! Et aucun jeune Turc de France n'a rejoint Daech."

(Une participante : "d'où vous savez ça ?" — "Les RG ont tous les noms", répond Philippe Doucet).

"Ceux qui ont fait la marche pour l'égalité, on leur a dit de retourner dans leurs quartiers. La 3ème génération, qui ne regarde plus vers les pays d'origine, voit dans l'islam un élément de valorisation identitaire, transnational".

"S'il y a encore des attentats, je crains que la prochaine étape, ce soit des lynchages. La violence monte dans la société française. Il faut l'apaiser. Que chacun prenne ses responsabilités. Qu'il ne dise pas 'je ne savais pas'."

Amine El Khatmi : "Sur le port du voile, je n'ai pas à me prononcer au nom des femmes qui décident de le porter. Ce que je sais comme élu, c'est qu'il y a des lois, des règles, des cadres. Qu'une élue vienne siéger voilée, les bras m'en tombent, ça me choque. Et ça me choquerait si c'était une kippa. On est dans une Assemblée républicaine d'un pays laïc. Il ne doit pas y avoir de signe religieux visible. Les choses à mon avis sont claires."

"Célia", qui a posé la première question sur le voile déclare que la réponse "ne lui convient pas".

Amine El Khatmi : "c'est la mienne, je ne la changerai pas !". (rires, applaudissements).

"Sur les jeunes qui rejoignent Daech, les raisons 'sociales' ne suffisent pas. J'ai grandi au quartier de la Reine-Jeanne d'Avignon, mon père chauffeur routier,…, j'ai bien senti que mon prénom Amine et mon quartier posaient problème… Quand je voulais devenir avocat on m'a dit 'fais ton BTS'… Ça m'a poussé à avancer ! à 20 ans on a d'autres rêves que de se faire sauter. Ça doit être un moteur et pas la résignation." (Applaudissements).

Des gens qui jouent avec le feu, il y en a eu à droite, il y en a eu à gauche aussi ! Je ne suis pas loin de Montpellier… Des gens ont préféré renier leurs valeurs pour quelque bulletins de vote. Il y en a qui perdent leur honneur pour gagner les élections, certains perdent les deux. En voyant tous ceux qui se sont retrouvés sur la liste Bartolone au second tour des régionales… Clémentine Autain, ça fait des années qu'elle tient des positions insupportables."


(Nombreuses demandes de parole. Philippe Doucet, de grande bonne humeur, annonce qu'on prendra le car pour Menton à 2 h du matin.).

Participant : "Athée, pour moi les religions sont une invention humaine, je m'en passe facilement. Mais je veux en savoir un peu plus. Le jour où vous êtes marié, votre femme à la maternité est présentée à un docteur masculin, quelle est votre position ?"

M. Mirbelle, SHAAP 'le Vieil Argenteuil', "Argenteuillais de vieille souche, admirateur d'Alain Finkielkraut : je pensais qu'on allait aborder des questions de fond sur l'islam. Est-il un monothéisme ? Le Coran est-il l'incarnation de Dieu, ou une pensée à comprendre ou interpréter. Et pourquoi n'y a-t-il pas de monachisme (de moines) en islam, comme exutoire à l'engagement de ces jeunes ?"

"Enseignant de la langue arabe à l'institut islamique al-Ihsan, dit 'mosquée Renault' : comment nous voulons cette République ? Laïque ou pas laïque ? Elle a une histoire, on ne peut retirer Saint Thomas d'Aquin de l'Histoire… héritier du courant de pensée de 'saint' Averroès, qui nous a redonné Aristote…"

"Le niveau monte", commente Philippe Doucet : "Ce n'est pas un asile de fous, c'est juste Argenteuil !"

Alima Boumediene-Thiéry : "La guerre d'Algérie reste malheureusement très présente dans ce débat. On oublie que la laïcité c'est d'abord le respect des autres et des différences, ce n'est pas leur négation. Le débat sur la déchéance de nationalité renvoie à une 'immigritude' des gens qui sont présents depuis plusieurs générations, les renvoie au désespoir."

"Je m'appelle Saïdi, merci d'avoir fait cette rencontre. C'est plus une remarque qu'une question. Pourquoi on ne parle pas des trains qui arrivent à l'heure ? Mais seulement des gens qui frappent un gynécologue… Au Maghreb aussi il y a des hommes gynécologues qui font accoucher des Maghrébins (rires)… des Maghrébines ! Laisse 'musulman' à la porte de ta maison, tu es Français point."

"Je m'appelle Zyneb, j'habite à Argenteuil, j'ai une question pour M. Benzine : vous parliez de l'interprétation des versets, comment faire pour que les Français aient conscience que cette interprétation est biaisée et fausse ? Le KuKluxKlan était catholique (protestations), chrétien, excusez-moi, mais aujourd'hui on ne l'associe plus au christianisme."

Rachid Benzine : "Il n'y a pas de parole de Dieu qui ne passe par une parole humaine, et la parole humaine s'inscrit dans une culture. Dans l'islam du VIIème siècle, procréer est essentiel pour la survie du groupe, il n'y a pas de place pour des moines. Lorsque Muhammad ibn 'Abd Allah ibn 'Abd al-Muttalib prend la parole, il n'est ni exégète, ni théologien, ni juriste, ni mystique. Tout cet appareillage n'est pas là. La construction dogmatique du Coran, (savoir) s'il est créé ou incréé, consubstantiel à Dieu ou pas, ce sont des éléments qui arrivent au IXe siècle parce que les chrétiens, qui ont déjà conceptualisé la divinité de Jésus, demandent aux musulmans de rendre compte de la notion de révélation de la prophétie ; et que les musulmans qui sont dans une culture grecque, notamment au niveau des Abassides, vont reprendre les catégories de pensée grecque pour penser cela. Ça n'a pas empêché, même si le Coran est incréé, d'avoir une multitude d'interprétations et d'exégèses.

Quand je disais 'le Coran est-il pertinent intellectuellement' : vous trouverez à la Fnac des livres de philosophes athées qui puisent des références dans la Bible… très peu dans le Coran ! Malheureusement ! Le religieux fait partie de ce qui peut créer du lien, de la communauté.

Il y a dans l'espace public deux discours identitaires qui sont les deux faces d'une même pièce, et les deux discours tournent en 5 étapes : 1- il y a "nous" et il y a "eux" (les croyants / les Français) 2- je méprise "eux" (les mécréants / la religion la plus conne) 3- je considère que "eux" exerce une violence symbolique contre nous (le porc devant la mosquée / voyez comment ils traitent leurs femmes) 4- "eux" me menacent (ils interdisent le voile / ils attaquent la laïcité) 5- "eux" "nous" menacent (ils attaquent l'islam et les pays musulmans / ils font des attentats chez nous).

Tant que l'islam n'acceptera pas la pluralité en son sein, ce sera très difficile (chiisme, sunnisme, wahhabisme, Frères musulmans, islam traditionnel, etc).

Ceux qui pensent Daech sont de véritables théologiens et de véritables juristes. Ils vont chercher leurs arguments dans la tradition islamique. Ce sont des textes médiévaux qu'ils réactivent. Le n°8 de la revue de Daech répond point par point, avec des arguments tirés de la tradition islamique, aux Musulmans qui attaquent Daech. Le problème n'est pas l'interprétation, c'est le statut de l'interprétation, le "c'est comme ça et pas autre chose". Il n'y a pas un mot du Coran sur lequel les savants musulmans n'ont pas été divergents !

Selon une enquête dans les Bouches-du-Rhône, 70% des élèves musulmans et 34% des catholiques disaient que "la loi de Dieu est supérieure à celle de la République", et 80% des Musulmans pensaient qu'il n'y a qu'une interprétation de l'islam. Le futur de l'islam est sur internet, pas dans les mosquées ! (Mouvements divers). Les extrémistes sont sur internet, pas les gens normaux… mais si vous ne vous occupez pas d'internet, internet s'occupera de vous.

Que nos enfants entendent aussi les catholiques, les protestants. Il y a un courant athéiste : il faut que les gamins l'entendent aussi. Dieu doit demeurer une question, Dieu n'est pas une réponse. Ne soyons pas dogmatiques avec les gamins. Le mot "muslim" est traduit par "soumis", alors qu'au VIIème siècle, certainement pas ! Les Arabes ne se soumettent pas, Dieu le sait ! (rire). Le muslim est celui qui accepte de dépendre d'un allié divin. "Dieu est l'allié de ceux qui s'engagent, qui se rallient".

L'arabe devrait être enseigné dans les collèges comme langue de culture, aussi à Thomas ou Jérémie, si Jérémie est encore dans les collèges. Nous avons créé des ghettos mentaux. Les sociétés sont très fragiles, elles peuvent basculer du jour au lendemain dans la violence.

Vous êtes d'Argenteuil, je suis de Trappes…"

Philippe Doucet répond à Alima Boumediene : "je suis un optimiste, un optimiste de l'action. Il y a des éléments positifs apparus depuis les attentats. On parle enfin d'apartheid sur les quartiers de la politique de la Ville. La réalité nous a sauté à la figure. Pour l'essentiel ces terroristes étaient des petits Français, 5 petits Français… et 2 binationaux… belgo-marocains.

FN : les amoureux de Saint-Nicolas du Chardonnet (= l'intégrisme catholique) sont devenus des amoureux de la laïcité ! La loi de 1905 ne contient pas le mot "laïcité". Elle dit que l'État est neutre par rapport aux religions. Mais la laïcité c'est aussi Voltaire qui défend le chevalier de la Barre, (décapité et brûlé) pour avoir blasphémé contre une croix sur un chemin. La critique des religions devient une composante d'une longue histoire politique française. Tandis qu'en Angleterre, même après les attentats, on ne montre pas la Une de Charlie "tout est pardonné". Aujourd'hui ces deux dimensions de la laïcité se heurtent, parce que la présence de l'islam (soulève des contradictions).

Manuel Valls note qu'à lui, qui a acquis la nationalité française à 20 ans, on n'a jamais parlé d'intégration. "L'immigritude" dont parlait Alima touche le Maghreb et l'Afrique Noire.

De 1962 à 1966, après l'indépendance algérienne, 400000 Algériens émigrent en France, une histoire compliquée qu'on n'a pas réglée.

La discrimination se mesure ; la stigmatisation se situe dans le discours.

On doit avoir — et c'est là que (les présidents de mosquées) sortent le couteau pour me couper les oreilles — une organisation de l'islam de France en-dehors des pays d'origine. Il faut cette territorialisation.

Si on met face à face les Indigènes de la République et le FN, ça peut finir en guerre civile. Comme l'a montré Rachid Benzine, on désigne l'autre en ennemi.

La République ça veut dire "faire du commun ensemble". L'éducation doit faire du commun. En France, il y a beaucoup de mélange… alors qu'aux Etats-Unis, les mariages mixtes Noirs-Blancs, c'est 2% !"

Amine El Khatmi : "Je vais conclure en quelques secondes. Il y a la question de l'hôpital… je me pose les questions quand elles arrivent ! Je me marie, et à supposer que la femme en question soit voilée… ? Je suis pour l'application des principes de droit. Ma mère est voilée, son médecin traitant est un homme. Je ne suis pas pour les régimes d'exception. Je ne suis pas pour réserver des créneaux par catégories dans les piscines municipales.

Si une femme voilée en danger ne veut pas être touchée par un homme, on ne va pas la laisser mourir ! Mais n'ouvrons pas de brèches, pas de régimes d'exception."

Célia : "À Sarcelles, la communauté juive a des créneaux…"

Amine El Khatmi : "J'en pense la même chose".

"Enfin, primordial, la question du commun, du 'nous Républicain'. La République est le cadre qui peut rassembler le plus grand nombre. Un cadre religieux ne peut rassembler le plus grand nombre. Le cadre républicain prime donc sur tous les autres."

Philippe Doucet invite à un verre "un peu américain" et remercie les intervenants et le public. Applaudissements et fin du liveblogging !

Texte précisé le 24 février sur quelques points mal notés en live, merci Pierre.

- page 1 de 2