Blog d'Engagés pour Argenteuil

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samedi 25 août 2018

Éviter que des jeunes d’Argenteuil ne basculent dans le fanatisme

par Frédéric Lefebvre-Naré

Je suis intervenu à plusieurs Conseils municipaux pour déplorer l’obscurité paperassière de la « politique de la Ville », la faiblesse de ce qui nous était présenté sur la « prévention de la radicalisation », la composition très administrative du « comité local » chargé de cette « prévention »[1].

À mon humble avis, c’est LE problème politique, l’enjeu du prochain mandat municipal. Gauche contre droite, un immeuble de plus ou de moins, quelques euros de plus ou de moins dans le social ou la voirie, c’est important, mais c’est du pipi de chat à côté de cette fracture explosive qui nous menace.

Que faire ?

J’ai trouvé hier en librairie un petit livre tout neuf, « Prévenir la radicalisation des jeunes », signé Jean-Marie Petitclerc, que beaucoup d’Argenteuillais connaissent comme le fondateur du Valdocco[2].

En voici quatre passages notés au vol. Pour en savoir plus : babelio, RCF, vidéo ESPE, fnac, amazon, je peux aussi prêter mon exemplaire ! Et/ou en échanger en commentaires :-)

Du jeu de guerre à la guerre

« On voit des jeunes consommateurs à grande dose de jeux vidéo guerriers basculer facilement dans l’univers de Daech. (Il y a) un risque chez des utilisateurs forcenés de voir une confusion s’instaurer entre le virtuel et le réel.

Les histoires que nos arrière-grand-mères racontaient à leurs petits-enfants pouvaient être d’une violence extrême…, quand un petit garçon, perdu dans la forêt, était mangé par l’ogre. Mais (la) formule « il était une fois » établissa(i)t une frontière entre l’imaginaire et le réel.

Aujourd’hui, l’imaginaire du metteur en scène a la couleur du réel. … Au point que le jeune peut être tenté de … reproduire dans le réel ce qui l’a marqué dans le virtuel. …

Ce qui distingue le virtuel du réel, c’est … ’’la souffrance’’.

La seule chose qui puisse (influencer) ma propre violence, (c’est ma) perception de la souffrance de l’autre.

La force des djihadistes consiste à faire en sorte que les images proposées à l’adolescent apparaissent sous le jour d’un… chemin d’accomplissement de soi, « un plaisir encore plus intense » (que dans le jeu) ». (pp. 33 à 35)

Éduquer à la fraternité

« Éduquer à la fraternité, c’est faire découvrir que la différence est source d’enrichissement. … Car la peur surgit souvent de l’incapacité à anticiper la réaction de l’autre.

Éduquer à la fraternité, c’est développer l’attention aux petits, à celui qui est en difficulté. » (pp. 68-69)

« Éduquer à la fraternité, c’est apprendre à gérer les conflits. … La relation duelle est potentiellement dangereuse, … elle peut dégénérer en un « ou toi ou moi ». … L’introduction du médiateur permet la résolution du conflit dans le respect du « et toi et moi ».

J’ai pu observer combien, dans des collèges situés en zone d’éducation prioritaire, l’introduction de la formation d’élèves médiateurs avait pu contribuer à une forte diminution des faits de violence. » (pp. 70-71)

Développer l’esprit critique

« L’école, (pour) être le fer de lance d’une véritable politique de la prévention de la radicalisation », doit notamment « permettre aux jeunes de développer leur esprit critique » pour « se défendre intellectuellement contre… le mensonge et l’endoctrinement. …

Cela nécessite … que l’école apprenne aux enfants à décoder les images, afin qu’ils sachent… résister aux manipulations. On en est bien loin quand on sait la grande réticence du monde scolaire à vivre à l’heure du numérique ». (pp. 79-80)

« Où les jeunes de notre pays peuvent-ils développer leur esprit critique par rapport à des textes considérés comme sacrés, afin qu’ils soient protégés des interprétations éhontées… ?

Il est plus facile, dans notre système scolaire, d’apprendre le chinois que l’arabe …

Et ce sont des milliers d’enfants, dans nos quartiers sensibles, qui fréquentent les mosquées pour apprendre l’arabe. » (pp. 80-81)

Éduquer dans une mutation

Notre XXIème siècle et le XIXème siècle de Jean Bosco « ont en commun de connaître d’importantes mutations … En son temps, on passait de l’ère rurale et paysanne à l’ère urbaine et industrielle. Et voici que nous passons de cette ère urbaine et industrielle à l’ère des mégapoles et du numérique !

La question éducative se pose de manière cruciale en temps du mutation. … Car il est problématique de se projeter dans l’avenir. …

Dans un tel contexte, Jean Bosco était porteur de deux grandes intuitions, qui me paraissent tout à fait pertinentes … aujourd’hui :

- Jean Bosco était convaincu que la capacité à transmettre, à éduquer, était beaucoup plus liée à la qualité de la relation éducateur/jeune, qu’à la qualité organisationnelle du système institutionnel[3]. … Jean Bosco est celui qui, après la grande rationalisation du siècle des Lumières, réhabilita l’affectif au cœur de la relation éducative. …

La plupart des enseignants (d’aujourd’hui) ont été formés à la négation de la dimension affective. … On parle de la relation prof/élève comme d’une relation asexuée ! Sans affection, pas de confiance possible. … On peut fonder le pouvoir sur la menace, on ne peut fonder l’autorité que sur la confiance.

- Deuxième intuition : Jean Bosco sut décoder les phénomènes de violence — … et la criminalité juvénile était plus forte à son époque qu’aujourd’hui — comme symptôme de la faillite du système éducatif.

N’oublions pas que la violence constitue en fait la manière la plus naturelle de gérer un conflit. Ce qui est loin d’être naturel, mais qui est le fruit de l’éducation, c’est la convivialité et la paix. …

La violence des jeunes (est) en fait un problème d’adultes. … Gérer la frustration, ce n’est pas inné ! Cela s’apprend. Il appartient à l’adulte d’apprendre aux jeunes les multiples modes, inventés par les hommes depuis des siècles, leur permettant de gérer les conflits sans recourir à la violence. » (pp. 97 à 101)

Notre responsabilité commune.

Notes

[1] CLSPDR.

[2] Il est aussi éducateur professionnel, prêtre catholique et polytechnicien.

[3] Et du CLSPDR.

vendredi 30 juin 2017

Conseil du 30 juin 2017 (2) : la Ville en besoin de chantiers

par Frédéric Lefebvre-Naré

Le refus du maire de laisser parler Philippe Doucet (pourtant fort courtois et dans les temps) a contraint l'opposition à quitter ce Conseil. Voici la liste des décisions de ce Conseil, et ce que j'avais prévu de voter sur chacune.

10. Convention "PUP" avec 3 promoteurs sur le Val Notre-Dame

Il s'agit de leur faire payer 1 M€ pour contribuer au financement de la future école sur le site Casse center, rue Henri Barbusse. J'aurais voté contre pour 4 raisons !

  1. Tout d'abord et surtout, c'est de la dette hors bilan. C'est une somme maintenant en échange de déductions d'impôts futures. La même méthode déjà utilisée par la présente équipe lors de son précédent mandat avec la "soulte Spie Autocité". Ce type d'embrouille est anti-démocratique et propice, au contraire, aux magouilles avec les promoteurs.
  2. Justement, cette prétention à faire surpayer les promoteurs va à l'inverse d'une décision antérieure consistant à réduire leurs impôts, parce que paraît-il, nous n'arrivons pas à avoir de promoteurs sur Argenteuil ! Il faudrait savoir.
  3. Ensuite nous avions une opportunité de financement public pour cette école : nous n'utiliserons pas la totalité d'un fonds départemental, parce que, toujours lors d'un vote antérieur, nous l'avions demandée sur la base de 14 M€. Or depuis, la Municipalité a réévalué le coût à 18 et maintenant à 15 M€. Sans doute le coût de la dépollution de ce terrain industriel ? Mais nous avions alerté dès le départ sur ce sujet, documents publics à l'appui.
  4. Enfin, deux des trois ensembles immobiliers concernés sont très loin du Casse center ! Cette décision démontre par l'absurde combien l'école est mal située par rapport aux besoins actuels ! Proche au contraire du pont de Colombes (pont-aqueduc) et de ses 30 minutes de bouchon matinal, elle obligera les parents à plonger dans ces bouchons pour déposer leurs enfants ou les récupérer. Alors que la précédente équipe municipale avait prévu un terrain, qui attend toujours son école, entre la maternelle Anne Frank et le lycée bleu (à côté de Mandela), parfaitement situé par rapport aux ensembles en construction.

11. Protocole d'étude habitat indigne

Une démarche "d'études" qui n'avance que très lentement : le vote consiste à lui accorder un an de délai supplémentaire. J'aurais voté pour, par bienveillance et parce que les choses ne sont pas tout à fait restées à l'arrêt.

12. Périmètre d'études (= blocage possible des permis de construire) sur le centre-ville nord (de Laugier à AG Belin) et la friche Sagem

Le principe d'un périmètre d'études est judicieux si la Ville a des projets clairs.

Sur le périmètre Sagem, j'aurais voté pour, par espoir que la Ville ait un projet significatif. En tout cas ce terrain en centre ville mais en secteur peu dense et loin des gares, sous l'hôpital, serait idéal pour accueillir à la fois une nouvelle piscine (il en manque 2 à Argenteuil) et un déménagement de la patinoire obsolète proche de la gare du Val (et future gare de la Tangentielle, le T11). Associer ces deux équipements, qui consomment l'un du froid et l'autre du chaud, serait excellent pur la facture énergétique, et c'est le seul terrain à Argenteuil qui le permette (encore que le départ de Semperit ouvre une autre possibilité, mais si près de la gare centrale, on verrait plutôt un cinéma, des commerces ou un pôle de bureaux / logements).

Sur le centre-ville, j'aurais voté contre, par certitude que la Ville n'a aucun projet. On en aurait entendu parler depuis le temps. Le périmètre d'études ne fera alors que ralentir la rénovation du quartier. S'il y a un périmètre à définir, c'est en bord de Seine si la Municipalité concrétise (cent fois hélas) son projet avec le promoteur Fiminco.

13. Rapport annuel sur la Politique de la Ville

J'aurais sans doute voté contre. Je ne supporte plus cette emphase et ces immenses formules sur la concertation partenariale territoriale, alors que dans nos quartiers la société, les relations sociales, familiales, communautaires, les mafias aussi, évoluent à grande vitesse, recomposent et fracturent la société argenteuillaise, loin des comités de pilotage partenariaux et des associations institutionnalisées.

Il y avait dans la loi une bonne idée : obliger la Ville à réunir dans chaque quartier en difficulté, aussi petit soit-il (et a fortiori), un conseil d'habitants. Obliger la Ville à sortir de la routine des intervenants habituels et professionnels, à regarder et écouter comment vivent et ce que souhaitent des familles qui d'habitude ne participent pas au débat politique local. La Ville d'Argenteuil a refusé, dès le départ, de le faire.

14. Bilan des dépenses des bailleurs sociaux au titre de la Taxe foncière sur les propriétés bâties

Contrairement à l'année dernière, nous n'avons reçu aucun élément sur les actions concrètes menées par les bailleurs sociaux. J'aurais donc refusé de voter ce bilan.

15. Demande de subventions au titre de la politique de la Ville

La routine est d'approuver les demandes de subventions… malgré les réserves indiquées au point 13 ci-dessus.

16. Acquisition de la parcelle 84 rue Michel Carré, cession des parcelles 148q rue de la République (rue de Gode) et 50 rue Michel Carré

Une opération perdante-bizarre-bizarre.

La parcelle 84 rue Michel Carré servirait à agrandir le terrain Casse center pour y faire une école (voir ci-dessus) : la Ville l'achète au prix faramineux de 910 € le m2 !

Les vendeurs "placent" une partie de cette somme en rachetant la petite parcelle coincée entre une ferraille et un immeuble délabré, au 50 rue Michel Carré : qu'y feront-ils, sinon attendre que le terrain prenne de la valeur à l'occasion d'une refonte de la place, voisine, du 11 novembre ?

Et une autre partie de la somme en rachetant la grande parcelle, inconstructible, au bout de la rue de la République : pour quel projet ? après que le précédent acheteur retenu (fin 2015) ait renoncé à en faire un hangar de rangement ?

J'aurais voté contre.

17. Vente de parcelle rue Roland Toutain à Orgemont

Une opération gagnant-gagnant pour le coup : la Ville découpe une parcelle qui était prévue pour une voie verte, et vend la partie dont la voie verte n'a pas besoin, à 446 € le m2, ce qui correspond à la valeur du terrain dans le quartier. Vote pour.

18. Cession 33-35 rue de la Grande Voie (terrain ex-Ecole Notre-Dame)

Opération hallucinante, à 144 € le m2 au coeur des Coteaux = spoliation pure et simple pour le contribuable argenteuillais. Sans avis des Domaines. (voir point 5 ici)

19. Subventions travaux copropriétés Angèle L, Angèle K

J'aurais encore voté pour, heureux que cela avance malgré l'infinie et coûteuse lenteur : "2 ans 1/2 d'appel de travaux" depuis le vote en copropriété… La loi ou la Ville devraient régler les choses pour éviter que des "capitalistes du commerce de sommeil" ne puissent prospérer sur fonds publics, ce qui est le cas dans certains autres immeubles du quartier.

20. Exonération des droits d'occupation pour les travaux en copropriétés

Réparation d'une gaffe de l'ex-Agglomération envers une copropriété. Vote pour.

21. Tarifs des activités culturelles

Peu de changement — 50 € les 10 tickets de cinéma, pour tous. Abstention.

22. Tarifs des espaces jeunesse

Sans doute un vote pour après avis des connaisseurs (j'ai oublié cet avis et ne fréquente malheureusement pas les espaces jeunesse).

23. Tarifs du centre aquatique, de la patinoire, de l'École des sports

Peu de changement. Abstention.

24. Tarifs dentaires des Centres Municipaux de Santé

Forte augmentation pour certaines prothèses, pour les Argenteuillais comme les non-Argenteuillais… alors que nous venions de voter la location de certaines "chevilles" (postes de travail de prothésistes) car sous-utilisées… Très bizarre. Vote contre.

25. Convention avec l'ARS, "Cause biberon" et "médiation culturelle"

Demande rituelle de mini-subvention. Vote pour.

26. Renouvellement du partenariat avec la mission locale

Sans changement apparemment. Vote pour.

27. Subvention à la Ligue contre le Cancer Val d'Oise

Rituelle également, et modeste. Vote pour.

28. Subventions aux associations Valdocco et Contact

Je n'aurais pas pris part au vote, intervenant dans l'une de ces associations. François Poletti, conseiller municipal délégué devenu à cette séance adjoint au maire, m'a montré les rapports des deux associations (demandés en commission) et indiqué qu'il m'en remettrait copie. Merci d'avance à lui.

29. Financement de classes à Projet éducatif artistique et culturel (PEAC)

Pour.

30. Subvention 2017 au Comité d'Action sociale et culturelle, équivalent d'un comité d'entreprise pour le personnel municipal

Inchangée. Vote pour.

31. Tarifs de place sur les marchés

Abstention, en attendant que soit réglée la situation des commerçants du marché de la Colonie, qui doivent encore payer leur étal du mercredi alors que le marché n'est plus ouvert le mercredi ; au nouvel horaire du vendredi soir, le marché est en extérieur. Les commerçants ont envoyé une LRAR au Maire il y a des mois, l'ont interpellé à ce sujet lors de sa visite sur le marché, et à nos dernières nouvelles attendaient encore une réponse. La conseillère municipale déléguée, Stéphanie Henry, m'a assuré que ce serait rapidement réglé.

32. Rapport de la CRC sur les finances de la Ville

Il mérite un billet spécial !

33. Rapports d'utilisation des fonds régional et national pour les communes plus pauvres : FSRIF et DSUCS

Exercice purement formel dont nous prendrions acte…

34. Partenariats "Ouvre-Boîte", avec les structures qui accompagnent les entrepreneurs ou porteurs de projets.

Inchangés par rapport à l'an dernier, où ils étaient en forte baisse. Abstention.

35. Ré-Adhésion, après 3 ans d'absence, à la Fédération départementale des centres sociaux et socioculturels

Pour. Il faut sortir…

37. Règlements intérieurs des activités périscolaires et extrascolaires

Abstention. Que le Maire, une fois de plus et en sens inverse, n'ait pas anticipé le changement des rythmes scolaire (retour à la semaine de 4 jours), est désolant.

38. Règlement intérieur des Espaces Jeunesse

Vote pour après avis des connaisseurs (je ne fréquente malheureusement pas les espaces jeunesse).

39. Règlements intérieurs des installations sportives

Vote pour après avis des connaisseurs…

40. Règlement intérieur de la Bourse Initiatives Jeunesse

Abstention. Sur quoi encore doit-on pondre des règlements "intérieurs"… ?

41. Sanction financière envers les conseillers municipaux absents au Conseil

J'avais quelques mots à dire là-dessus ! Je fais un billet à part.


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vendredi 14 avril 2017

Jean Lassalle vu d'Argenteuil et d'Ile-de-France : sur France Bleu Paris Région

Retranscription de l'interview de Frédéric Lefebvre-Naré ce 14 avril 2017.

Vous êtes d’Argenteuil, où vous êtes classé MoDem, pourquoi avoir rejoint Jean Lassalle ?

— Oui, je suis conseiller municipal d’Argenteuil depuis 2014 ; je n’étais déjà plus au MoDem, mais (il) correspond historiquement à mes idées, de même qu’à celles de Jean Lassalle. On a l’un et l’autre quitté, à des dates différentes, le MoDem, parce qu’on pensait que ce n’étaient plus les bons choix, ce n’était plus ce qui répondait à l’attente et aux besoins des Français[1].

Les Français ne veulent plus « toujours plus d’intégration européenne » : ils se rendent compte qu’ils ont besoin de démocratie nationale.

Ils ne veulent plus toujours plus de technocratie dans les régions, les intercommunalités qui bouffent tout : ils veulent retrouver la démocratie à l’échelle des communes.

Ils ne veulent plus la financiarisation à outrance, la dérégulation, ils veulent reprendre le contrôle sur l’économie : ils veulent des emplois.

Les choix qu’a fait le MoDem ne vont plus dans ce sens-là ; nous pensons qu’il faut être plutôt du côté des Français !

Que propose Jean Lassalle pour retrouver l’emploi, vous venez d’en parler ?

— L’emploi c’est l’essentiel du programme, parce que le chômage c’est la cause des problèmes de la France. Ce n’est pas la conséquence, c’est la cause. Quand 7 millions de gens n’ont pas de boulot ou n’ont pas le boulot qu’ils veulent, tout le monde est paralysé, les gens n’osent pas prendre l’initiative dans leur entreprise, et c’est toute l’économie qui est bloquée.

Qu’est-ce que propose Jean Lassalle ? De commencer dès l’été, sans attendre, en organisant des stages de quelques semaines dans les lycées professionnels, en mobilisant les enseignants volontaires, en mobilisant les lycées…

C’est quelque chose qui n’existe pratiquement pas en France. On peut se recycler sur une année entière ; on peut faire une journée de formation quand on est salarié. Mais des stages de recyclage sur quelques semaines, avec aussi quelques semaines en entreprise qui permettent de découvrir un nouveau métier, ça ouvrirait énormément de possibilités.

J’ajouterai aussi le Service National, que Jean Lassalle veut restaurer ; tous les candidats se sont mis à l’imiter, l’un après l’autre ! C’est important que tous les jeunes commencent dans la vie active avec une expérience réussie sur leur CV, d’une mission qu’ils ont menée en commun, où ils tissent des liens entre eux.

Dans certains pays, les start-ups se créent souvent entre des jeunes qui ont fait le service ensemble, qui ont envie de continuer à entreprendre. Ça serait un moteur très important pour remettre le pays en route.

Encore faut-il que les jeunes soient motivés, que les enseignants soient disponibles, que les entreprises soient prêtes à les accueillir, ce qui est aujourd’hui loin d’être le cas ?

Je crois que les Français veulent bouger, ils veulent faire des choses, ils se désespèrent de voir leurs hommes politiques tourner en rond et faire de la langue de bois.

Je suis sûr qu’il y a énormément d’énergie, de bonne volonté prête. Le plus merveilleux, c’est que le Service National, on nous dit « mais les jeunes, qu’est-ce qu’ils en pensent ? » Demandez-leur ! Il y a des enquêtes qui le leur demandent : la très grande majorité des jeunes sont favorables à un service national obligatoire. C’est qu’il y a une réserve d’énergie dans ce pays, qui ne demande qu’à bouger, mais qui est malheureusement paralysée par le système en place.

Frédéric Lefebvre-Naré, nous sommes en Ile-de-France, une région plutôt urbaine ! Alors que Jean Lassalle, lui, député des Pyrénées-Atlantiques, a plutôt une image rurale, qu’il a tendance d’ailleurs à cultiver. Ce sont quoi, ses arguments pour les électeurs franciliens ?

— Je ne sais pas s’il « cultive » son image rurale…

Il a tout de même écrit un livre qui s’appelle « Un berger à l’Élysée » !

— Absolument ! Mon voisin d’en face à Argenteuil, dans mon quartier précédent, avait été garçon vacher dans sa jeunesse, en Normandie [2], ce n’est pas si loin que ça de chez nous, les bergers !

Un berger, c’est quelqu’un qui sait lire les signes des temps, qui sait voir quand va venir l’orage, et qui sait aider la population à s’orienter, parce qu’il voit, peut-être, de plus haut et de plus loin. Et je crois que c’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui.

Quand Jean Lassalle parle des intercommunalités qui paralysent les maires des communes rurales, je vis exactement la même chose à Argenteuil, qui jongle depuis des années entre des intercommunalités qui ne servent strictement à rien, qui nous bouffent notre argent et qui nous paralysent.

Quand Jean Lassalle parle de la financiarisation et de son influence jusque dans les petits villages,… on la voit aussi quand on cherche de l’emploi à Argenteuil.

Jean Lassalle a visité les 30 quartiers les plus difficiles de France, la nuit, à pied, entre minuit et 5 heures du matin… Il est venu à Argenteuil suite aux émeutes d’il y a trois semaines[3], pour rencontrer des gens, y compris des « jeunes », des gens qui peuvent être proches des problèmes qui se sont produits.

Les problèmes de nos petits villages ne sont pas si différents de ceux des grandes cités. C’est, dans les deux cas, un problème d’abandon par les décideurs politiques, de volonté qu’on doit retrouver, de capacité qu’ont tous les Français à se remettre en route ensemble.

Dans le programme de Jean Lassalle, il y a la remise à plat de tous les chantiers du Grand Paris Express, qui sont pourtant attendus, ces transports, pourquoi vous voulez tout remettre à plat ?

— C’est le moins qu’on puisse dire ! Le Grand Paris Express c’est une énorme opération de promotion immobilière, financière, aux mains des grands groupes.

C’est aussi attendu par des milliers de Franciliens qui se disent qu’ils vont avoir bientôt un transport efficace près de chez eux ?

— Pour beaucoup moins cher, on pourrait faire, je vais prendre le cas d’Argenteuil, le tramway du Pont de Bezons au Val d’Argent qui est attendu depuis au moins 25 ans, et dont la rentabilité est prouvée par toutes les études. On pourrait faire la ligne de grande ceinture, qui existe déjà, où il suffirait de mettre des trains de banlieue, dont la rentabilité est archi-prouvée par des études. Mais au lieu de faire ces projets-là qui serviraient à la population, on préfère des projets qui servent aux grands groupes de BTP… Ben non. Il faut revenir à la réalité, à ce qui est démontré, à là où il y a de la population qui veut se déplacer, il y a des lignes qui existent et qu’il faut valoriser.

Dans ce programme, il y a aussi « assurer un toit à chaque personne sans–abri », on est dans une région où on est beaucoup confrontés à ce problème, comment on fait ?

— Oui vous avez tout à fait raison, à peu près une personne sans-abri sur trois est à Paris intra muros, une sur trois en banlieue, une sur trois en province. Paris et la région Ile-de-France sont vraiment particulièrement touchés.

Comment vous leur donnez un toit ?

— Beaucoup de pays y sont arrivés : les Pays-Bas, le Royaume-Uni… En réalité, ce n’est pas très difficile, parce qu’il n’y a pas beaucoup de personnes sans abri, contrairement à ce qu’on imagine parfois, il y en a à peu près 15000. Et pour quelques dizaines ou centaines de millions d’euros, on peut tout à fait y arriver, il faut simplement cibler ces populations-là, au lieu de dépenser tout l’argent dans une politique du logement ou dans une politique d’hébergement social qui n’atteignent pas les personnes à la rue.

Merci beaucoup, Frédéric Lefebvre-Naré, porte-parole de Jean Lassalle, d’être passé ce matin par France Bleu !

— Merci et bonne journée sur France Bleu !


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Notes

[1] Les paragraphes suivants correspondent plus à la raison pour laquelle Jean Lassalle a quitté le MoDem. J'ai raconté sur mon blog comment j'ai quitté le MoDem quand il s'est aligné nationalement sur un camp politique, fin 2013, en refusant de prendre en compte la diversité des communes.

[2] et même à Argenteuil !

[3] 8 semaines en fait !

lundi 22 février 2016

"L'islam dans la République", Rencontres bloguées live

par Frédéric Lefebvre-Naré, avec Pierre Belot

Cent personnes au Bout du Bar à 20h20, c’est presque serré, il faudra demander la prochaine fois l’auditorium de la Mairie.

L’un des invités, Amine El Khatmi, élu PS d’Avignon, a soulevé la vindicte de la ‘« muslimsphère » sur Twitter’ selon cet article du Monde. La journaliste cite « le politologue Laurent Bouvet » : le PS, selon lui, « n’arrive pas à trancher entre un multiculturalisme normatif et une vision républicaine intégratrice. Ces deux conceptions existent au PS, qui est travaillé par ces questions mais pour autant ne les travaille pas ».

Félicitations donc à une exception au sein du PS, le député de notre circonscription, Philippe Doucet, qui organise cette soirée « L’Islam dans la République : aujourd’hui, demain » !

L’autre intervenant, Rachid Benzine, auteur des livres « Les nouveaux penseurs de l’Islam » ou « Le Coran expliqué aux jeunes, » sortira le 9 mars avec Christian Delorme, l'ex-« curé des Minguettes », chez Fayard, « la République, l’Église et l’Islam : une révolution française ».

Le député, en introduction, rappelle que les deux premières Rencontres portaient sur « les banlieues » et « la laïcité » : Des participants m’ont dit : « ça s’est bien passé ». Étrange ! Est-ce que parce qu’on avait peu parlé de l’islam ? Nous en parlons cette fois-ci.

Je n’ai même pas pensé à demander la Cave dîmière, je pense qu’on aurait eu une réponse négative. Un journaliste de Libé a franchi le périph’, ça doit être la première fois pour un journal parisien ! Bravo ! La dernière fois, 15 avaient dit venir, aucun n’était venu.

Avant de commencer, Philippe Doucet demande que l’on dégage une chaise pour « une jeune fille, célébrité du Petit Journal ».

Elle le mérite bien… elle était debout hier, à la cérémonie en mémoire de Rino della Negra.

Le député rappelle que le communiqué de Daech pour revendiquer les attentats du 13 novembre, citait une sourate du Coran… et pour la commenter, il donne la parole à Rachid Benzine !

Rachid Benzine :

L’islam aujourd’hui et demain…? Hier aussi. Pour faire de l’Histoire, il faut regarder un temps, un lieu, un groupe humain. La société des hommes du VIIème siècle vivait et croyait autrement que les hommes d’aujourd’hui.

(Bruits de chaises et de tables — on fait repasser face aux conférenciers les représentants des moquées "Dassault" et "turque" (sic) qui avaient pris place dans la partie salon, derrière la tribune.)

"L'islam c'est violent" ou "l'islam c'est la paix" sont deux discours idéologiques, qui parlent surtout de la personne qui les tient ! Verset contre verset, c'est la controverse…

La société française est analphabète en religion ; quand on parle de religion, elle ne sait pas ce que c'est. Elle est dans le déni du religieux, elle dit "ce sont des questions sociales, politiques, économiques…" La page de l'Algérie n'est pas encore tournée, cette guerre continue à servir de prisme, notamment à gauche. Son projet c'est l'émancipation de tout, et le religieux est un "opium du peuple" que le progrès social ferait disparaître ! Et pour la droite, l'islam est un problème d'immigrés, de banlieue, alors même que des jeunes de la bourgeoisie d'origine européenne rejoignent Daech ! La laïcité est citée comme arme contre les musulmans. Les Français de confession musulmane doivent aussi s'émanciper de cette tutelle étatique — pas seulement s'émanciper de l'Algérie, de la Turquie et autres !

Mon travail est d'étudier le Coran, la biographie élogieuse du prophète (Sira) et tous les textes nés par la suite. L'islam ne devient une religion au sens dogmatique qu'au IXème siècle, avec la mise par écrit, la théologie, la jurisprudence… Aujourd'hui beaucoup de Musulmans construisent des discours mélangeant des morceaux de textes de différentes époques… L'islam du VIIème siècle est une alliance, dans une économie de survie, entre habitants d'une vallée sèche où la vie est très difficile : La Mecque. Plein de gens cités par le Coran refusent d'aller au combat, parce que le risque de mourir c'est celui d'affaiblir son clan !

L'idée que "celui qui change de religion, tuez-le" apparaît vers le IXème siècle. L'imaginaire "islamique" diffère de celui de l'époque "coranique".

Ceux qui se sont fait exploser le 13 novembre ne sont pas des productions du Moyen-Orient, ce sont des enfants de la République, français, et enfants de l'islam. "Ce n'est pas des musulmans" c'est du déni, quelqu'un qui se revendique de l'islam est musulman, même si son islam n'est pas le nôtre.

Daech repose sur trois mythes puissants :

  • celui du califat — qui était encore une forme politique en islam en 1924 ;
  • celui de la fin du monde — quelque chose qu'on a oublié dans le monde d'aujourd'hui : faute de donner un sens à leur vie, ils cherchent à donner un sens à leur mort.
  • celui de la Oumma, un (monde) où les purs seront entre eux.

Face à cela, trois types de jeunes :

  • certains se retrouvent dans un parcours chaotique, retournent la violence contre la société, comme Mohammed Merah ;
  • certains disent "faute de vivre ensemble, vivons entre nous", repli salafiste : à l'origine, une insécurité culturelle;
  • d'autres disent "faute de vivre ensemble, partons ailleurs".

Le site le plus consulté par les musulmans est muslima.com, un site de rencontres ; puis mektoub, et le 3ème site est religieux.

Est-ce que l'islam est pertinent pour l'ADN de la culture française, les philosophes, l'organisation sociale, la construction du lien dans la République ? Ce sont des vraies questions. Ne soyons pas sur la défensive, créons. Quelle espérance donnons-nous à nos jeunes ? C'est la question du sens, de la spiritualité. Je vous remercie.

Philippe Doucet redemande une relecture de la sourate citée par Daech !

Rachid Benzine : un historien est un chercheur, qui peut poser des questions auxquelles il n'a pas de réponse.

(On projette à l'écran un extrait de la sourate 59 sur "ceux qui pensaient que leurs forteresses les défendraient contre Allah…")

Un verset comme ça, il est utilisable par n'importe qui !

La tradition musulmane voit dans ce verset —qui ne parle pas de massacre ! Il n'y avait pas de massacre dans la société de Muhammad, mais des alliances ! — l'affirmation que c'est Dieu qui agit, qui "lance la terreur dans les coeurs", ce ne sont pas les hommes.

Ce qui arrive aujourd'hui, c'est que des hommes se prennent pour Dieu et agissent à la place de Dieu !

Les universitaires disent qu'il est "impossible de retrouver de la factualité dans l'islam premier", car celui-ci ne nous est connu que par une tradition religieuse constituée 150 ans plus tard. Il faut accepter de ne pas savoir.

Amine El Khatmi : Je pressentais qu'il serait difficile d'intervenir après Rachid Benzine et son exposé brillant.

La question de la jeunesse, et de l'espérance, est essentielle. Qui peut trouver une excuse aux terroristes ?

(Le phrasé et la gestuelle très "politiques" de l'intervenant font rire ma voisine. C'est un fait, les responsabilités d'élu obligent à des mots plus répétés, polis, à un jeu de scène… La liberté du chercheur est enviable à côté !)

J'ai été interpellé sur la question de la laïcité, mot trop souvent utilisé pour stigmatiser l'islam. Marine Le Pen a compris le mécanisme. Mon parti ne porte pas suffisamment cette question de la laïcité, on n'a pas suffisamment travaillé. Ne laissons pas la laïcité à l'extrême-droite !

Sur "Des paroles et des actes" (le 22 janvier), David Pujadas invite une "jeune femme apolitique, professeur d'anglais, candidate aux élections régionales" (ça m'a un peu étonné), à interpeller Alain Finkielkraut. Elle le fait de façon irrespectueuse, en le qualifiant de "pseudo-intellectuel" et en concluant "taisez-vous !", drôle de façon de débattre. J'ai twitté que j'en étais "affligé", et je découvre dans la foulée qu'elle est proche du "Parti des indigènes de la République" qui dit "lutter contre toutes les formes de domination qui fondent la suprématie blanche à l'échelle internationale".

Le débat (sur Twitter) démarre et dérape aussitôt (des tweets insultants sont projetés à l'écran) ; on me reproche de l'attaquer comme "non-blanche", un concept que je découvre à cette occasion ! "On crache sur ses coreligionnaires", "tes semblables on les appelle les Arabes de service", ça a duré plusieurs jours.

Ma position, c'est de réserver l'expression de ma foi à la sphère privée, et de ne pas mettre en avant cette dimension religieuse dans le débat public. Car un élu est celui des citoyens de toutes religions, même ceux qui n'ont pas voté pour lui !

On publiait mon adresse, celle de ma mère…

Situation extraordinaire, mes camarades, mon parti s'est tu, silence radio pendant 1 semaine ; tandis que les militants du FN et d'extrême-droite étaient ravis de l'occasion de dire soutenir un Arabe, tous ces gens disaient "Amine Le Pen…" (rire général à commencer par l'intervenant). Je n'allais pas dire "que Dieu me pardonne", mais enfin !

C'est leur stratégie, ce n'est pas une surprise.

Mais que dans le camp républicain, rien ? De grands responsables politiques, anciens membres du gouvernement, m'envoyaient des messages privés "tiens bon, on est là, on est avec toi… (mais je ne le dirai pas) !".

Ces questions seront au coeur de la prochaine élection présidentielle. Avec celles du chômage et du terrorisme. Si nous à gauche, on n'est pas capable de se mettre sur une position commune… face à Marine Le Pen… on sera balayés, et la France avec nous.


Question d'une participante : "Est-ce que pour vous, le port du voile c'est exprimer son attachement à l'islam ?"

Coprésident du groupe d'amitié islamo-chrétienne : "Je remercie mon ami Rachid Benzine d'être venu à Argenteuil. Tu dis que la gauche veut mettre la religion le plus loin possible, et que la droite réduit l'islam aux banlieues, pourras-tu développer ? Tu as semblé dire qu'il n'y a pas d'offre pour la jeunesse, pourtant la richesse de l'islam est là. Enfin, est-ce que tu penses que le dialogue entre des chrétiens et des musulmans peut contribuer à vaincre ces préjugés ?"

Président d'honneur de l'association Nour, Jouy-le-Moutier : "concernant la jeunesse : ceux qui rejoignent Daech sont souvent des convertis qui connaissent mal l'islam. La chahada ne suffit pas pour devenir musulman. Que faire pour que ces jeunes ne rejoignent pas Daech ?"

"Bidel" (?), Argenteuil, "de confession musulmane, franco-algérien" : "on a parlé de verset coranique, je pense que le problème est d'abord social. Mon père est arrivé en France en 1973 un vendredi, le lundi il avait du boulot. Il avait la moustache, il ne savait pas parler français. Je suis plutôt mignon (rires), j'ai un super-CV… Je lui ai posé la question "40 ans en France, tu a encore un accent, comment ça se fait ?" Il résidait au foyer Sonacotra de la gare d'Argenteuil, il n'allait pas à beaucoup d'endroits où on parlait français ! Je pense que je suis bien intégré. Mais en passant mes vacances à Menton, j'ai vu qu'il y avait beaucoup de zones de non-droit pour les "non-Blancs" ! Parce que ma femme portait le voile. Je me suis pris la tête avec quelqu'un, il m'a répondu 'à Menton on n'a pas beaucoup d'HLM'. Il faut avoir 60 ans et être Blanc pour passer ses vacances à Menton ? Il y a beaucoup de problèmes qui font qu'un Franco-Musulman peut être frustré, ici en France !"

Marie-José Cayzac, "conseillère municipale très d'opposition" : "je veux rebondir sur (cette) dernière intervention. (Bidel) parle de son père comme "Maghrébin" et se définit comme "Musulman", ce n'est pas anecdotique. Je ne crois pas que notre pays soit dans le déni du religieux. Notre temps est rythmé par un certain nombre d'événements catholiques. La religion catholique a perdu énormément de pratiquants. La laïcité a été vécue comme un éloignement du religieux. Une élue porte le voile dans notre Conseil Municipal. Est-ce acceptable ? Si un élu portait la kippa, serait-ce acceptable ? On a laissé faire pour des raisons électoralistes, une porosité entre religion et politique."


Rachid Benzine : "la question du déni est fondamentale. Dire que les attentats 'n'ont rien à voir avec l'islam' c'est refuser de comprendre. Marx disait : 'on ne peut pas faire une critique du capitalisme sans faire une critique du religieux', la gauche l'a oublié ! Le religieux est lié au social, etc., mais il est autonome. Les problèmes économiques, sociaux, sont très importants, mais faire l'impasse sur l'islam c'est manquer des motivations qui peuvent pousser des personnes à passer à l'acte. Des familles entières qui travaillent (ont un emploi) rejoignent Daech ! J'ai été en prison discuter avec des intégristes, j'y ai rencontré des docteurs en Histoire, des ingénieurs… Il faut aussi se battre sur le terrain des idées !"

"Les terroristes sont plus 'intégrés' qu'issus de familles 'communautaristes'. Les familles maghrébines ont voulu épouser le modèle social français, c'est lui qui les a fait exploser. Alors que les familles turques ! C'est très communautaire ! Et aucun jeune Turc de France n'a rejoint Daech."

(Une participante : "d'où vous savez ça ?" — "Les RG ont tous les noms", répond Philippe Doucet).

"Ceux qui ont fait la marche pour l'égalité, on leur a dit de retourner dans leurs quartiers. La 3ème génération, qui ne regarde plus vers les pays d'origine, voit dans l'islam un élément de valorisation identitaire, transnational".

"S'il y a encore des attentats, je crains que la prochaine étape, ce soit des lynchages. La violence monte dans la société française. Il faut l'apaiser. Que chacun prenne ses responsabilités. Qu'il ne dise pas 'je ne savais pas'."

Amine El Khatmi : "Sur le port du voile, je n'ai pas à me prononcer au nom des femmes qui décident de le porter. Ce que je sais comme élu, c'est qu'il y a des lois, des règles, des cadres. Qu'une élue vienne siéger voilée, les bras m'en tombent, ça me choque. Et ça me choquerait si c'était une kippa. On est dans une Assemblée républicaine d'un pays laïc. Il ne doit pas y avoir de signe religieux visible. Les choses à mon avis sont claires."

"Célia", qui a posé la première question sur le voile déclare que la réponse "ne lui convient pas".

Amine El Khatmi : "c'est la mienne, je ne la changerai pas !". (rires, applaudissements).

"Sur les jeunes qui rejoignent Daech, les raisons 'sociales' ne suffisent pas. J'ai grandi au quartier de la Reine-Jeanne d'Avignon, mon père chauffeur routier,…, j'ai bien senti que mon prénom Amine et mon quartier posaient problème… Quand je voulais devenir avocat on m'a dit 'fais ton BTS'… Ça m'a poussé à avancer ! à 20 ans on a d'autres rêves que de se faire sauter. Ça doit être un moteur et pas la résignation." (Applaudissements).

Des gens qui jouent avec le feu, il y en a eu à droite, il y en a eu à gauche aussi ! Je ne suis pas loin de Montpellier… Des gens ont préféré renier leurs valeurs pour quelque bulletins de vote. Il y en a qui perdent leur honneur pour gagner les élections, certains perdent les deux. En voyant tous ceux qui se sont retrouvés sur la liste Bartolone au second tour des régionales… Clémentine Autain, ça fait des années qu'elle tient des positions insupportables."


(Nombreuses demandes de parole. Philippe Doucet, de grande bonne humeur, annonce qu'on prendra le car pour Menton à 2 h du matin.).

Participant : "Athée, pour moi les religions sont une invention humaine, je m'en passe facilement. Mais je veux en savoir un peu plus. Le jour où vous êtes marié, votre femme à la maternité est présentée à un docteur masculin, quelle est votre position ?"

M. Mirbelle, SHAAP 'le Vieil Argenteuil', "Argenteuillais de vieille souche, admirateur d'Alain Finkielkraut : je pensais qu'on allait aborder des questions de fond sur l'islam. Est-il un monothéisme ? Le Coran est-il l'incarnation de Dieu, ou une pensée à comprendre ou interpréter. Et pourquoi n'y a-t-il pas de monachisme (de moines) en islam, comme exutoire à l'engagement de ces jeunes ?"

"Enseignant de la langue arabe à l'institut islamique al-Ihsan, dit 'mosquée Renault' : comment nous voulons cette République ? Laïque ou pas laïque ? Elle a une histoire, on ne peut retirer Saint Thomas d'Aquin de l'Histoire… héritier du courant de pensée de 'saint' Averroès, qui nous a redonné Aristote…"

"Le niveau monte", commente Philippe Doucet : "Ce n'est pas un asile de fous, c'est juste Argenteuil !"

Alima Boumediene-Thiéry : "La guerre d'Algérie reste malheureusement très présente dans ce débat. On oublie que la laïcité c'est d'abord le respect des autres et des différences, ce n'est pas leur négation. Le débat sur la déchéance de nationalité renvoie à une 'immigritude' des gens qui sont présents depuis plusieurs générations, les renvoie au désespoir."

"Je m'appelle Saïdi, merci d'avoir fait cette rencontre. C'est plus une remarque qu'une question. Pourquoi on ne parle pas des trains qui arrivent à l'heure ? Mais seulement des gens qui frappent un gynécologue… Au Maghreb aussi il y a des hommes gynécologues qui font accoucher des Maghrébins (rires)… des Maghrébines ! Laisse 'musulman' à la porte de ta maison, tu es Français point."

"Je m'appelle Zyneb, j'habite à Argenteuil, j'ai une question pour M. Benzine : vous parliez de l'interprétation des versets, comment faire pour que les Français aient conscience que cette interprétation est biaisée et fausse ? Le KuKluxKlan était catholique (protestations), chrétien, excusez-moi, mais aujourd'hui on ne l'associe plus au christianisme."

Rachid Benzine : "Il n'y a pas de parole de Dieu qui ne passe par une parole humaine, et la parole humaine s'inscrit dans une culture. Dans l'islam du VIIème siècle, procréer est essentiel pour la survie du groupe, il n'y a pas de place pour des moines. Lorsque Muhammad ibn 'Abd Allah ibn 'Abd al-Muttalib prend la parole, il n'est ni exégète, ni théologien, ni juriste, ni mystique. Tout cet appareillage n'est pas là. La construction dogmatique du Coran, (savoir) s'il est créé ou incréé, consubstantiel à Dieu ou pas, ce sont des éléments qui arrivent au IXe siècle parce que les chrétiens, qui ont déjà conceptualisé la divinité de Jésus, demandent aux musulmans de rendre compte de la notion de révélation de la prophétie ; et que les musulmans qui sont dans une culture grecque, notamment au niveau des Abassides, vont reprendre les catégories de pensée grecque pour penser cela. Ça n'a pas empêché, même si le Coran est incréé, d'avoir une multitude d'interprétations et d'exégèses.

Quand je disais 'le Coran est-il pertinent intellectuellement' : vous trouverez à la Fnac des livres de philosophes athées qui puisent des références dans la Bible… très peu dans le Coran ! Malheureusement ! Le religieux fait partie de ce qui peut créer du lien, de la communauté.

Il y a dans l'espace public deux discours identitaires qui sont les deux faces d'une même pièce, et les deux discours tournent en 5 étapes : 1- il y a "nous" et il y a "eux" (les croyants / les Français) 2- je méprise "eux" (les mécréants / la religion la plus conne) 3- je considère que "eux" exerce une violence symbolique contre nous (le porc devant la mosquée / voyez comment ils traitent leurs femmes) 4- "eux" me menacent (ils interdisent le voile / ils attaquent la laïcité) 5- "eux" "nous" menacent (ils attaquent l'islam et les pays musulmans / ils font des attentats chez nous).

Tant que l'islam n'acceptera pas la pluralité en son sein, ce sera très difficile (chiisme, sunnisme, wahhabisme, Frères musulmans, islam traditionnel, etc).

Ceux qui pensent Daech sont de véritables théologiens et de véritables juristes. Ils vont chercher leurs arguments dans la tradition islamique. Ce sont des textes médiévaux qu'ils réactivent. Le n°8 de la revue de Daech répond point par point, avec des arguments tirés de la tradition islamique, aux Musulmans qui attaquent Daech. Le problème n'est pas l'interprétation, c'est le statut de l'interprétation, le "c'est comme ça et pas autre chose". Il n'y a pas un mot du Coran sur lequel les savants musulmans n'ont pas été divergents !

Selon une enquête dans les Bouches-du-Rhône, 70% des élèves musulmans et 34% des catholiques disaient que "la loi de Dieu est supérieure à celle de la République", et 80% des Musulmans pensaient qu'il n'y a qu'une interprétation de l'islam. Le futur de l'islam est sur internet, pas dans les mosquées ! (Mouvements divers). Les extrémistes sont sur internet, pas les gens normaux… mais si vous ne vous occupez pas d'internet, internet s'occupera de vous.

Que nos enfants entendent aussi les catholiques, les protestants. Il y a un courant athéiste : il faut que les gamins l'entendent aussi. Dieu doit demeurer une question, Dieu n'est pas une réponse. Ne soyons pas dogmatiques avec les gamins. Le mot "muslim" est traduit par "soumis", alors qu'au VIIème siècle, certainement pas ! Les Arabes ne se soumettent pas, Dieu le sait ! (rire). Le muslim est celui qui accepte de dépendre d'un allié divin. "Dieu est l'allié de ceux qui s'engagent, qui se rallient".

L'arabe devrait être enseigné dans les collèges comme langue de culture, aussi à Thomas ou Jérémie, si Jérémie est encore dans les collèges. Nous avons créé des ghettos mentaux. Les sociétés sont très fragiles, elles peuvent basculer du jour au lendemain dans la violence.

Vous êtes d'Argenteuil, je suis de Trappes…"

Philippe Doucet répond à Alima Boumediene : "je suis un optimiste, un optimiste de l'action. Il y a des éléments positifs apparus depuis les attentats. On parle enfin d'apartheid sur les quartiers de la politique de la Ville. La réalité nous a sauté à la figure. Pour l'essentiel ces terroristes étaient des petits Français, 5 petits Français… et 2 binationaux… belgo-marocains.

FN : les amoureux de Saint-Nicolas du Chardonnet (= l'intégrisme catholique) sont devenus des amoureux de la laïcité ! La loi de 1905 ne contient pas le mot "laïcité". Elle dit que l'État est neutre par rapport aux religions. Mais la laïcité c'est aussi Voltaire qui défend le chevalier de la Barre, (décapité et brûlé) pour avoir blasphémé contre une croix sur un chemin. La critique des religions devient une composante d'une longue histoire politique française. Tandis qu'en Angleterre, même après les attentats, on ne montre pas la Une de Charlie "tout est pardonné". Aujourd'hui ces deux dimensions de la laïcité se heurtent, parce que la présence de l'islam (soulève des contradictions).

Manuel Valls note qu'à lui, qui a acquis la nationalité française à 20 ans, on n'a jamais parlé d'intégration. "L'immigritude" dont parlait Alima touche le Maghreb et l'Afrique Noire.

De 1962 à 1966, après l'indépendance algérienne, 400000 Algériens émigrent en France, une histoire compliquée qu'on n'a pas réglée.

La discrimination se mesure ; la stigmatisation se situe dans le discours.

On doit avoir — et c'est là que (les présidents de mosquées) sortent le couteau pour me couper les oreilles — une organisation de l'islam de France en-dehors des pays d'origine. Il faut cette territorialisation.

Si on met face à face les Indigènes de la République et le FN, ça peut finir en guerre civile. Comme l'a montré Rachid Benzine, on désigne l'autre en ennemi.

La République ça veut dire "faire du commun ensemble". L'éducation doit faire du commun. En France, il y a beaucoup de mélange… alors qu'aux Etats-Unis, les mariages mixtes Noirs-Blancs, c'est 2% !"

Amine El Khatmi : "Je vais conclure en quelques secondes. Il y a la question de l'hôpital… je me pose les questions quand elles arrivent ! Je me marie, et à supposer que la femme en question soit voilée… ? Je suis pour l'application des principes de droit. Ma mère est voilée, son médecin traitant est un homme. Je ne suis pas pour les régimes d'exception. Je ne suis pas pour réserver des créneaux par catégories dans les piscines municipales.

Si une femme voilée en danger ne veut pas être touchée par un homme, on ne va pas la laisser mourir ! Mais n'ouvrons pas de brèches, pas de régimes d'exception."

Célia : "À Sarcelles, la communauté juive a des créneaux…"

Amine El Khatmi : "J'en pense la même chose".

"Enfin, primordial, la question du commun, du 'nous Républicain'. La République est le cadre qui peut rassembler le plus grand nombre. Un cadre religieux ne peut rassembler le plus grand nombre. Le cadre républicain prime donc sur tous les autres."

Philippe Doucet invite à un verre "un peu américain" et remercie les intervenants et le public. Applaudissements et fin du liveblogging !

Texte précisé le 24 février sur quelques points mal notés en live, merci Pierre.

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