par Frédéric Lefebvre-Naré

Critiquer le budget municipal, c'est bien joli, mais que faire ? m’avait demandé une journaliste après un autre débat budgétaire… J’avais été un peu court. Cette fois j'ai essayé de tirer les leçons du passé, de commencer à préparer l'avenir.

Voici mon projet d'intervention pour le Conseil Municipal de ce 26 janvier. Bien sûr je la modifierai d'ici là, selon ce que nous apprendrons dans le débat.


J’aurai le regret de voter contre ce budget parce qu’il oublie le passé, qu’il gaspille le présent et qu’il tourne le dos à l’avenir.

« Ceux qui oublient le passé se condamnent à le revivre », cette phrase souvent prêtée à Churchill[1] ne s’applique que trop bien à Argenteuil.

Vous avez coulé nos finances en transformant notre dette en produits financiers spéculatifs, pour 200 millions d’euros. La renégociation d’un quart d’entre eux, 48 millions, a coûté 47 millions de pénalités : cela laisse imaginer la facture totale. Vous n’avez jamais présenté vos excuses, que je sache, pour votre responsabilité dans la ruine de cette commune. Vous êtes la seule équipe municipale, à ma connaissance, à avoir cette impudence : même votre camarade de parti, le maire d’Asnières Manuel Aeschlimann, a reconnu son erreur. En décembre 2014, vous nous avez dit que le risque était supprimé. En mars 2016, vous avez voulu nous balader sur le coût des renégociations. Maintenant, vous présentez des charges financières « hors surcoût lié à la renégociation », comme si ce surcoût était exceptionnel, alors que ce sont de vraies charges financières, dues à vos emprunts de 2007, et que nous allons continuer à subir pendant des années.

Quand vous avez demandé l’aide d’Etat aux collectivités plombées par des emprunts toxiques, Argenteuil avait à elle seule 1,2% de la dette toxique des collectivités françaises. Aujourd’hui, maintenant que le guichet d’État est fermé, c’est 1,5%.

Les autres collectivités se sont débarrassées, avec l’aide de l’État, des deux tiers de leur dette toxique ; Argenteuil, seulement de la moitié. Pourquoi ? L’État explique qu’il a accepté presque toutes les demandes, sauf pour de toutes petites sommes. Comment avons-nous pu rater à ce point la négociation ?

Ceux qui oublient le passé gaspillent, je crois, le présent.

Vous gaspillez l’attachement de nos agents au service public. Quand le personnel municipal est démotivé, se sent méprisé et laissé à la dérive, comment répondez-vous ? Vous promettez de répartir 400000 €, moins d’un demi-pourcent de la masse salariale, entre les personnes qui ne seront jamais malades ni enceintes[2]. Si vous traitiez ainsi des élèves de 6ème, il se sentiraient humiliés. Mais là, ce sont 2300 adultes que vous croyez motiver par quelques billets dans la pointeuse.

Vous gaspillez autour de 2 millions, chauffage et équipements compris, pour élever une tente de 900 mètres carrés. Elle est censée remplacer la salle Jean Vilar, pour deux ou trois ans, le temps de construire une nouvelle salle de spectacles. Mais quand ? Le protocole que vous avez signé avez Fiminco ne prendra effet que quand la modification du PLU sera définitive, et vous savez depuis des mois que nous avons déposé un recours (et heureusement, puisque votre projet va à l’opposé des schémas et des orientations d’aménagement pour l’île d’Argenteuil). Les recours prendront 18 mois et sans doute bien plus. Et ensuite, le promoteur aura un délai de 4 années pour concrétiser son projet.

Alors pourquoi mettre 2 millions dans une tente qui ne tiendra certainement pas aussi longtemps ? Vous nous dites que Jean Vilar n’est plus aux normes actuelles de sécurité, mais auriez-vous le culot de prétendre qu’une tente sera plus sûre ?

Autre dépense incompréhensible : vous implantez une nouvelle école, non pas au cœur des quartiers d’habitation sur l’emplacement qui avait été prévu pour cela, mais en zone industrielle, juste en aval d’une ferraille, sur un terrain pollué avec un risque certain de remontée de nappe. Vous nous expliquiez que le risque de pollution était connu et parfaitement maîtrisé, et que la Ville pouvait le prendre gaiement à sa charge. Mais l’Agence régionale de santé vous a imposé de construire une ventilation sous dalle : autant d’argent qui ne servira pas ailleurs[3].

Vous stérilisez le commerce du centre ville : vous en faites une zone rouge, peinture rouge à l’appui, et vous imposez aux automobilistes de sortir toutes les deux heures de la zone rouge pour stationner ailleurs. Même les boulistes subiront le tarif « zone rouge » dans le parking au bout de l’île d’Argenteuil, ils vont devoir raccourcir leurs parties et leurs compétitions[4].

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Un conseiller de votre majorité vous a proposé la solution inverse, celle de la zone bleue, qu’ont adopté plusieurs villes voisines. C’est tout naturel : assurer à la fois l’accès gratuit au centre ville, et la rotation des voitures. L’idée vient de chez vous (elle était même, il l'a rappelé, dans votre programme pour les municipales) : il vous aurait suffi d’un peu de volonté d’écouter et de coopérer avec votre propre équipe.

Nous y aurions peut-être gagné quelques recettes (puisque l’amende zone bleue est à 35 €), et en tout cas nous aurions économisé sur les horodateurs ; et avec quel bénéfices en termes de qualité de vie, et d’atmosphère ! Lors des 4 dernières réunions de quartier que vous venez de tenir, sur quoi les participants vous ont-ils interpellé ? Pour la moitié, sur les parkings et les stationnements. Voilà une amélioration qui était à votre portée.

Mais je comprends que la critique est trop facile. Je sais que conduire cette ville est difficile ; que faire un bon budget est difficile. Depuis 40 ans que les industries partent, les municipalités d’Argenteuil rament, galèrent, voire se noient dans la montée des besoins. Elles ont le sentiment que sur la rive, personne ne vient à leur secours : Etat, collectivités, villes voisines, grandes entreprises, médias, tous ou presque fermeraient les yeux sur notre naufrage, ou iraient voir ailleurs.

Alors, que faire ? C’est ce que m’avait demandé une journaliste après un autre débat budgétaire… J’avais été un peu court. Aujourd’hui, à deux ans du terme de votre mandat, c’est un devoir de préparer l’avenir ; l’avenir auquel votre budget tourne le dos.

La seule voie d’avenir, de redressement budgétaire, c’est de retrouver notre identité commune.

Nous avons besoin de nous trouver beaux et belles quand nous nous regardons ; pas seulement beau et belle individuellement, mais aussi, de nous trouver beaux et belles collectivement, les uns les autres, les unes les autres.

C’est le chemin qu’a montré Héloïse, qui fut élève à « l’école primaire » d’Argenteuil, puis fut pendant dix ans la « première adjointe » de l’abbaye d’Argenteuil —l’abbaye qui était la grande puissance non seulement religieuse, mais économique, de la ville. Les écrits d’Héloïse, ses choix de vie, ses décisions politiques, sont d’une modernité stupéfiante. Argenteuil a beaucoup à apporter au mouvement actuel de libération des femmes, en relayant le message d’Héloïse vers les sociétés et les milieux brimés par le féodalisme et l’intégrisme religieux. Et ces sociétés et ces milieux sont proches de nous.

Le mauvais côté de l’affaire Héloïse, c’est qu’Argenteuil a trop brillé, au point de susciter l’envie du pouvoir central, qui a chassé Héloïse et les moniales, pour que l’abbaye de Saint-Denis récupère le site à son profit.

Mais sur l’ensemble de l’Histoire, Argenteuil a trouvé sa prospérité quand elle a attiré les habitants, les décideurs, les influenceurs de Paris. Quand Argenteuil a été belle physiquement, par ses paysages visibles depuis la capitale, par son fleuve et ses rives. Quand Argenteuil a été belle socialement, humainement, par sa tradition de convivialité et d’ouverture à l’étranger.

Dans une société accueillante, l’activité commerciale, économique, trouve un terreau favorable.

Notre Conseil Municipal le disait très bien, il y a 155 ans, quand il a choisi de faire de l’ancienne île un espace de loisirs ; je le cite :

« La plus grande partie de la prospérité d’Argenteuil est dans l’embellissement de ses promenades. Dès lors il est nécessaire de faire disparaître les dépôts de marchandises qui s’y trouvent et qui nuisent à leur parcours et à leur développement. Les terrains consacrés à des dépôts de marchandises sur les promenades publiques, ne seront pas loués de nouveau. On doit encourager le Commerce par tous les moyens possibles sans nuire aux autres intérêts. C’est le favoriser que de lui procurer un emplacement convenable. L’ancien port aux engrais (entre la rue Verte et le pont-aqueduc), est propre à cette destination ; mais il est utile de le diviser par lot, de fixer un minimum de location et de ne pas s’engager pour un trop long terme »

Moralité : le commerce prospérera d’autant mieux qu’on le placera sur un site approprié et que la commune en gardera la propriété, plutôt que de vendre et de perdre la maîtrise de son territoire.

155 ans, ça vous paraît peut-être ancien, mais ce 19 janvier, Natalia disait la même chose à la radio RFI. Natalia, qui travaille dans le luxe nous dit RFI, est une nouvelle habitante d’Argenteuil ; je la cite :

« C’est vrai qu’on a eu un coup de cœur. La ville, on est juste en face du centre commercial, c’est une rue très vivante. C’est vrai que c’était le plus pratique pour le travail, moi je travaille en plein Paris, donc gare Saint-Lazare, je suis à 10 minutes de la gare. J’ai grandi à Paris, j’adore Paris, (mais) pour un loyer comme celui qu’on paierait ici, on aurait une chambre ou un 10 m2 à Paris, alors qu’ici on a 3 pièces ».

Un joli cours de budget en 4 phrases : coup de cœur d’abord — vie commerciale — endroit pratique — et économie au final[5].

Dans le même reportage, vous répondiez, Monsieur le Maire :

« Il est hors de question qu’on bétonne Argenteuil. La pression existe, nous y résistons ! (…) On a (…) au total plus de 200 hectares verts, (…) nous tenons absolument à les conserver comme poumon pour les Argenteuillais et pour les communes qui nous entourent ».

Puis-je vous rappeler que l’île d’Argenteuil fait partie de ces 200 hectares verts ? Elle figure au schéma directeur de la Région, le SDRIF, en partie comme espace non urbanisé (comme la zone agricole) et en partie comme espace vert. Parmi ces 200 hectares, l’île est l’espace le plus fréquenté par les Argenteuillais, le plus visible, le plus accessible, le plus précieux. Ne le vendez pas, ne le bétonnez pas, n’y élevez pas une tour grise de 42 ou 45 mètres de haut, et pensez que « la plus grande partie de la prospérité d’Argenteuil est dans l’embellissement de ses promenades ».

Une autre forme de prospérité a marqué notre identité argenteuillaise. L’industrie parisienne s’est délocalisée chez nous, des années 1870 aux années 1960, au point de chasser les promeneurs.

L’industrie a permis le développement à Argenteuil d’une culture ouvrière formidablement vivante, entreprenante, créative. C’est à Argenteuil qu’en 1966, le Parti communiste français a remis en question l’expression de « dictature du prolétariat », qu’il a fait le choix de la liberté de création culturelle, bref, qu’il a fait le choix de la démocratie.

Le PCF disait lors de ce comité central d’Argenteuil, par la voix de Louis Aragon :

« La culture, c’est le trésor accumulé des créations humaines. L’héritage culturel se fait chaque jour, il a toujours été créé au présent, c’est le présent qui devient le passé, c’est-à-dire l’héritage ».

Notre présent, c’est la révolution du téléphone, du numérique, des data. Argenteuil a besoin de se réinventer pour devenir un lieu privilégié de travail, de développement, de création, dans cette nouvelle économie. Une « Silicon Valley », ça ne pousse pas sur des plateaux agricoles, par décret présidentiel ; ça apparaît là où des travailleurs, des entrepreneurs, des élus locaux, sentent ce dont le reste du monde aura besoin, et s’entendent pour investir ensemble dans l’éducation, la formation, la transformation des compétences. Et alors ils s’adressent aux universitaires, aux entrepreneurs, aux investisseurs du monde entier.

Comment parlerons-nous au monde entier ? Par l’image. C’est l’image, le langage de l’ère numérique : l’image touche immédiatement les personnes de toutes langues et de toutes civilisations.

C’est une chance pour Argenteuil, puisque notre image circule et est valorisée dans le monde entier ; plus précisément, l’image qu’ont donnée de nous Claude Monet, Sisley, Caillebotte, les peintres impressionnistes.

Nous devons investir sur cette image pour atteindre ceux qui pourront venir et investir dans l’éducation, l’innovation, la création à Argenteuil.

C’est la condition pour qu’Argenteuil réussisse, et que nous arrivions à boucler nos budgets dans les prochaines années.

Un journal soulignait, ce 26 janvier, le besoin d’innover :

"Quel que soit le malheureux élu, la solution est à haut risque politique. Pour offrir le meilleur service public au moindre coût, pour trouver un juste équilibre (etc.), il faudra avoir l'humilité d'écouter, l'intelligence de coopérer et la force d'arbitrer. Pour que de la contrainte naisse l'innovation !"

C’était plus précisément un éditorial du 26 janvier 2012, peu avant les présidentielles, dans le premier quotidien national[6] ; mais il évoque bien Argenteuil aujourd’hui.

La contrainte est bien visible dans votre budget ; l’innovation, pas du tout.

Je souhaite que dans les prochaines années, avec l'humilité d'écouter, l'intelligence de coopérer et la force d'arbitrer, nous innovions pour trouver un juste équilibre, un meilleur service public au moindre coût, une nouvelle prospérité pour les Argenteuillais.

Alors nous donnerons envie aux agents municipaux de s’impliquer au maximum dans leur mission de service public, au lieu de les faire passer pour des chasseurs de primes.

Alors, nous construirons un avenir pour les quartiers du Val Nord ou de Joliot-Curie, que depuis 30 ans nous ne savons que rafistoler, et qui continuent hélas à se désagréger.

Alors nous trouverons les fondations ou les institutions qui feront revivre notre ancien hôpital, notre musée, notre patrimoine. Nous aurons enfin un circuit des impressionnistes qui fera venir les visiteurs du Japon, d’Amérique ou d’ailleurs, et leur donnera envie de s’investir chez nous.

Alors nous obtiendrons que la ligne de chemin de fer de grande ceinture reprenne, que le quartier des Deux-Gares sorte de sa décrépitude et devienne notre premier foyer d’activité.

Alors nous pourrons négocier en bonne position avec l’État, parce qu’il aura envie d’investir sur nous, comme il a eu envie de le faire sur Saint-Denis ou sur Nanterre.

Nous trouverons des partenaires pour rénover notre salle des fêtes en la gardant publique, car elle méritera d’être considérée comme d’intérêt territorial, départemental, et pourquoi pas régional.

Nous redeviendrons l’un des centres de l’Île-de-France, une ville où il fera bon venir et où il fera bon vivre.

Et pour commencer dès demain matin, allons nous promener sur la berge de Seine, le long de l’île, en profitant de l’inondation, pour imaginer ensemble comment nous pourrons la faire revivre. Il devrait faire beau, demain vers 11 heures en bas de Charles de Gaulle ![7]

Notes

[1] mais plus ancienne : Georges Santayana, 1905.

[2] En introduction au Conseil, le Maire déclare qu'il réintègrera les congés maternité dans la période "d'assiduité" au sens de la prime. Une délibération en ce sens devrait passer au prochain Conseil.

[3] En réponse, l'adjoint à l'Urbanisme Gilles Savry estime que j'aurais confondu avec Sainte-Geneviève : "il n'y aura pas de ventilation" sous dalle à la nouvelle école du Val Notre-Dame.

[4] Seulement les jours de marché, précisera Gilles Savry, adjoint à l'Urbanisme, en réponse à mon intervention. Le parking restera gratuit le reste de la semaine. Contrairement donc à ce qui est actuellement indiqué sur l'horodateur.

[5] Précisément le même déroulement que dans le PV du Conseil municipal, j'ai oublié de le faire remarquer.

[6] Ouest-France. L'article n'est plus en ligne.

[7] NB : non ! un arrêté municipal interdit l'accès aux berges de Seine pendant la crue.