par Frédéric Lefebvre-Naré

31ème de 40 raisons toutes suffisantes d'arrêter la vente de Jean Vilar au promoteur Fiminco et la construction de 60000 m2 sur cette parcelle.

Et 200ème billet sur ce blog argenteuillais et engagé — merci pour votre fidélité au long de ces 3 ans !

En commentaire au billet précédent, "Moirsol" remarquait :

La tendance en aménagement urbain est de faire en sorte que l'humain retrouve sa place dans la ville en ne favorisant plus le "tout pour la voiture", nos édiles foncent droit dans le mur avec de tels projets. Si celui-ci aboutit Argenteuil ne déclinera que davantage.

Que l'humain retrouve sa place dans la ville. Comment les partisans d'un "Argenteuil que nous aimons" ont-ils pu l'oublier ?

Lire les 3 minces tomes d'Argenteuil au XVème siècle, d'Eliane Hartmann (1996-1998), est une expérience saisissante : cent traits de la société argenteuillaise d'aujourd'hui étaient déjà bien tracés à l'époque. La rue des Gobelins n'a pas bougé, ni la rue de Seine, ni la rue "où vit l'Évêque" (qui y avait une maison), ni la rue "Pierre Guienne" (la pierre du gué). Les réfugiés de pays en guerre inquiétaient. La débrouille et le système D constituaient le sport communal. Des bagarres trop alcoolisées tournaient mal. La richesse venait de Paris, ou de l'étranger (l'Angleterre à l'époque). Il y avait des "friches urbaines", des maisons à l'abandon après la crise. Mais tout le monde travaillait. La première puissance locale était une communauté religieuse, qui étendait son emprise sur le commerce local et rabotait le pouvoir du Maire. Les Argenteuillais ne la ramenaient pas — pas de dépenses de prestige, pas de façades princières, pas de rayonnement culturel — mais ils veillaient les uns sur les autres. Aux fêtes, on faisait processions.

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Quelle autre ville, en Ile-de-France, a ce trésor[1] ? Ce patrimoine vivant, humain, imprimé sur la trame des rues et sur le paysage, transmis à travers le renouvellement des générations et des couleurs de peau ?

Après six siècles, guerres, révolutions, industrie, villes nouvelles, désindustrialisation, après six siècles Argenteuil est toujours Argenteuil. Entre Seine et montagne. La géographie a été la plus forte. Le petit bras de Seine a été remblayé au début du XIXème siècle, c'est le boulevard Héloïse, large et bosselé. Les piétons accèderaient donc à la Seine à pied ;-) … si une 4 voies n'était venue barrer la route. Le grand marché, jadis entre l'église (la Basilique) et l'abbaye, s'est déplacé sur l'ancienne île. Les commerces, jadis concentrés autour de l'église, sont montés un peu au Nord, sur Gabriel Péri, entre la basilique et la gare : les plus modernes sont les plus au Nord, les plus en difficulté près de la basilique.

Il ne faudrait pas grand chose pour que tout cela tienne. Que la prospérité revienne. Que l'ensemble se rééquilibre, vers la Basilique et vers la Seine. Quelques promenades tracées, quelques allées cyclables, quelques spectacles en plein air, quelques artisans visibles des fenêtres[2], quelques visiteurs et touristes étrangers pour nous aider à voir ce que nos yeux ont fini par trouver banal.

Il avait bien raison, en avance sur son temps, ce conseiller municipal qui, il a 20 ans, votait contre le projet "Côté Seine" parce qu'il y manquait l'essentiel : la revitalisation du centre ville. Il craignait le bétonnage et « l'impact sur le petit commerce ».

Finalement, ce conseiller devenu Maire, Georges Mothron, a transformé le projet, selon lui, pour le rendre très bien :

« Nous avons mis l'accent sur la nécessité d'un nouveau plan de circulation, afin que l'accessibilité à Côté Seine, ainsi qu'à tous les commerces de proximité, soit facilitée. L'originalité de cet édifice commercial est de se situer en centre-ville, d'offrir une architecture harmonieuse et, enfin, de s'intégrer le mieux possible dans le tissu urbain existant. »

Harmonie, intégration, circulation, commerces de proximité.

Et l'humain retrouve sa place dans la ville.

Si nous arrêtons le mégaplexe Fiminco.

Notes

[1] Carte de Cassini, extrait sur wikimedia, repris de ce blog.

[2] Au Moyen-Âge, les fenestres étaient des volets en bois horizontaux que l'on relevait, comme les façades des camionnettes de marché. La fenestre ouverte, l'artisan travaillait à la lumière du jour.