Blog d'Engagés pour Argenteuil

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mercredi 14 mars 2018

De « l’ami des Hommes » à la main des promoteurs, le destin suspendu de l’ancienne île d’Argenteuil

par Frédéric Lefebvre-Naré

« La partie agréable de la ville avoisine la Seine ; c’est le Champ de Mars, qui fut jadis une île ; un duc de Roquelaure, au XVIIIème siècle, le fit planter en quinconces, aujourd’hui superbes. Il est limité par le boulevard Héloïse, où se voient des maisons de grand style, une source d’eau minérale assez curieuse, de jolies villas et des restaurants à terrasse, très achalandés le dimanche. Là se tient la fête foraine. Les Parisiens y viennent en foule jouir du spectacle émouvant des régates…

Argenteuil… ne manque pas d’avantages positifs : … trois lignes ferrées,… nombreuses industries,… peuplé de 11000 habitants…, il justifie, à ce point de vue spécial, l’opinion singulière que (le géographe Jacques-Antoine) Dulaure émettait à son sujet, vers 1787 : Si ce n’est une ville, c’est l’un des bourgs les plus beaux de l’Europe ».

Voilà comment Argenteuil était décrite dans « Les environs de Paris », un ouvrage « accompagné d’une carte en couleur » publié en 1886[1].

L’Argenteuil du Moyen-Âge s’était développée autour de l’abbaye rendue célèbre par Héloïse, qui y était revenue après son bref mariage avec Abélard. Le petit bras de Seine qui séparait le bourg de la « Grande Île » servait, côté amont, de port de pêche et de commerce. L’île, propriété communale, était utilisée par les pêcheurs. Inondable, elle n’était pas construite.

À la Renaissance, les habitants avaient ceinturé Argenteuil d’une muraille : celle-ci longeait donc le petit bras de Seine, comme le montre cette gravure de 1610.

Argenteuil_1610_original.jpg

Puis la partie amont avait été comblée, servant peut-être de décharge publique[2], et le bras de Seine était devenu un vilain fossé devant la muraille, comme le montre ce plan de 1783. On y voit les fonds de jardins : la ville tourne le dos à la Seine, et à ce terrain vague qu'est l'ancienne île, tout juste plantée de part et d'autre de la route qui mène au bac, l'actuel accès au pont[3].

argenteuil_lesage_faux_bras.jpg

Le plan préparait les travaux de comblement du faux bras, destinés à « garantir le pays des épidémies trop fréquentes dont il était affligé par les eaux qui…, devenant stagnantes tous les étés, infectaient l’air ». Le fleuve appartenant, même comblé, au domaine royal, la commune en avait demandé et obtenu la concession, « d’autant (que les habitants) ont contribué pour la somme de six mille livres aux frais à faire pour combler ce bras de rivière »[4]. Le roi l'octroie en 1785.

C'est alors qu'intervient le personnage cité par « Les environs de Paris » : l’agronome, économiste et philosophe Victor Riquetti, marquis de Mirabeau, dit « l'ami des hommes », qui avait racheté en 1752 la seigneurie de Roquelaure, en Gascogne[5]. Il s’est installé à Argenteuil en 1788 dans une maison de location, sans doute rue de Seine, à une encablure de l’ancienne île[6]. Il a bien pu en imaginer et dessiner la plantation. Mais, ruiné, il vivait aux frais de son amie, Madame de Pailly, qui logeait dans une maison attenante. C’est donc à cette Suissesse que les Argenteuillais doivent leurs promenades, telles qu'elles existent encore aujourd'hui, 230 ans plus tard.

De 1803 à 1818, la muraille est démantelée, et ses gravats complètent le comblement de l’ancien bras de Seine. La ville est désormais ouverte sur l’ancienne île. Celle-ci est utilisée comme dépôt de marchandises en bord de Seine, et se dégrade.

Mais de 1862 à 1866, la Ville fait une série de choix d’urbanisme marquants, « considérant que la plus grande partie de la prospérité d’Argenteuil est dans l’embellissement de ses promenades »[7]. Elle décide de déplacer ailleurs les marchandises. Elle fait « élaguer les arbres … plantés sur les promenades publiques …, (et) arracher ceux dont l’état est dépérissant » : de cette replantation datent plusieurs des platanes aujourd’hui présents, forts de plus de 3 mètres de circonférence. Le « quai de Seine » qui n’en est plus un, entre ville et ancienne île, est rebaptisé « boulevard Héloïse ». La Ville autorise une bouchère à faire pâturer ses moutons sur l’île ! Mais à condition de les enlever le dimanche, pour laisser le champ libre aux promeneurs. Par la suite, la Ville y déménagera le marché, actuel marché Héloïse.

Dans le dernier tiers du XIXème siècle, Argenteuil est à la mode. Claude Monet s’y installe de 1872 à 1876 et y peint des centaines de tableaux : l’île sert de décor à certains des plus célèbres dont ce « Pont d’Argenteuil » (1874). On y voit l’ancienne « maison du passeur » du bac sur la Seine, devenue, après la construction du pont, un hôtel-restaurant. Celui-ci sera abandonné peu après la crue de 1910, qui l’avait inondé et certainement endommagé.

Monet, Le pont d'Argenteuil : site de Jean Vilar

Sur le boulevard Héloïse, face à l’île, sont édifiées les « maisons de grand style » dont parle l’auteur des « Environs de Paris » : plusieurs sont encore visibles aujourd’hui. La plus connue des Argenteuillais est l’actuel Conservatoire, qui fut Hôtel de Ville de 1899 à 1963, après avoir été donné à la commune.

L’île elle-même est restée, jusqu’à aujourd’hui, un espace de loisirs et d’activités foraines : s’il n’y a plus de bateau-lavoir, de bains publics ni de kiosque à musique, elle accueille depuis plus de 120 ans le marché Héloïse, l’un des plus grands d’Ile-de-France ; s’y trouvent aussi des installations sportives, un terrain de pétanque, des cirques sous chapiteau, des spectacles de plein air, et bien sûr, depuis près de 50 ans, la salle des fêtes Jean Vilar, d’environ 1000 places assises ou 2000 debout, utilisée au long de l’année pour de nombreux événements associatifs, spectacles, banquets et soirées dansantes.

Il reste, des plantations en « quinconces » des XVIIIème-XIXème siècles, des platanes en alignement dans le square face à la sortie de la salle Jean Vilar : témoins de « l’allée du champ de foire » peinte par Monet, en 1874 comme le pont. Lors de la construction de Jean Vilar, un autre jardin arboré a été planté, dominé par un cèdre.

Les arbres à abattre… le PLU prévoit seulement 1 arbre en pot pour 500 m2 !

L’un et l’autre espaces seraient condamnés par le projet actuel de bétonnage du site, porté par le promoteur Fiminco, avec l’appui de la Ville, qui a modifié pour cela le PLU en 2017.

Sur les 22000 m2 de ce terrain, la partie médiane de l’île d’Argenteuil, Fiminco veut construire pour 40427 m2 de planchers : 156 logements, 14854 m2 de commerces, une tour multiplexe de cinéma, et une nouvelle « salle de spectacles modulable », privée, qui serait louée 200 jours par an à la Ville.

Val d’Oise Environnement a déposé un recours devant la Commission Départementale, puis la Commission Nationale, d’Aménagement Commercial. Celles-ci ont pourtant validé le projet.

Après 230 ans de promenade et d’usages récréatifs, qui avaient maintenu le paysage de cet espace unique entre ville et fleuve, les Argenteuillais verront-ils leur île dominée par une tour aveugle, empilement de salles obscures ? Le combat des riverains, associations, habitants de la commune, continue. Il devrait intéresser tous les Franciliens attachés au paysage des rives de Seine.

Notes

[1] Louis Barron, illustrations de G. Fraipont, Maison Quantin, Paris.

[2] J'avais d'abord écrit "un terre-plein avait été créé côté amont, sans doute pour une activité portuaire" : mais en regardant le plan, la berge irrégulière suggère plutôt une décharge qu'un port !

[3] Source ArchiSeine

[4] Document aux archives municipales.

[5] Dont il n'était pas "duc" pour autant.

[6] C’est là qu’il reçut son fils pour une réconciliation après vingt ans de conflits : Mirabeau fils, cofondateur la même année de la Société des Amis des Noirs pour l’abolition de l’esclavage, futur corédacteur de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, resta attaché à Argenteuil où il acheta le château du Marais. Alexandre Dumas romance cet achat dans « La Comtesse de Charny » (1853).

[7] P.V. des Conseils municipaux de l'époque.

jeudi 8 mars 2018

Réunion de quartier "cadre de vie" aux Coteaux

par Frédéric Lefebvre-Naré

La Municipalité a organisé une tournée de réunions de quartier spécialement sur le sujet du "cadre de vie", après celles centrées sur les grands projets en bord de Seine.

Voici quelques échos de celle des Coteaux (le début seulement, désolé… j'ai présenté mes excuses d'avance pour mon départ anticipé !).

La première demi-heure doit être consacrée à un compte-rendu d'activité du comité de quartier. Cela m'intéresse d'autant plus que je siège, comme élu de l'opposition, au comité… d'un autre quartier (Centre Ville).

Philippe Vasseur, adjoint au Maire chargé du quartier, met le projecteur sur les flyers posés sur les chaises : des appels à s'exprimer, et à envoyer ses idées au comité de quartier !

flyers_doleances_acteurs.jpg

Josiane et Brigitte présentent leurs actions sur l'embellissement et la communication.

Un "thème peinture" avec les enfants des écoles, en 2016 : 147 dessins dont 3 ont été sélectionnés ; un concours photo avec 22 oeuvres exposées.

Un concours sur le thème "civisme et bienveillance". Une vingtaine de personnes ont envoyé des poèmes "recevables" !

"Cette année on aimerait travailler sur un thème que vous auriez choisi". (Je n'ose pas suggérer l'île Héloïse !).

Jean-Claude, du comité de quartier également : Sur la voirie et la propreté, 4 réunions et plusieurs visites faites, dont une rue des Pêchers. "Nous travaillons à un plan de circulation sur l'ensemble des Coteaux".

"On n'a pas peur se se lever à 6 heures pour compter les voitures en sens interdit : 354 un matin rue Cassini, dont le véhicule de la propreté de la ville de Sannois !" Une dame : "j'habite dans la résidence voisine, que les gens traversaient pour éviter la rue Cassini, j'ai été agressée et violentée par un automobiliste, je préférerais que la rue Cassini soit ouverte !"

Le comité de quartier aura été économe de notre temps : 8 minutes !

Philippe Vasseur : "nous organisons le lundi de Pâques une course aux oeufs dans le bois d'Hédoit, pour le faire découvrir".

"Il y aura une visite de quartier par le Maire au mois de juin".

M. Schoffet, directeur du cadre de vie, explique comment les doléances sont prises en compte. "Avant de se plaindre, il faut se demander qui est compétent, si ce n'est pas un bailleur, ou le syndicat Azur, ou l'État : s'adresser au bon interlocuteur aide à traiter la demande efficacement".

"Si vous demandez des choses nouvelles, le support pour la doléance, c'est le courrier, le mail via le site de la ville, ou une fiche à la maison de quartier. Une demande orale un matin à un élu, ils sont sollicités des dizaines de fois… tandis que les écrits restent !"

M. Schoffet demande qui connaît l'application TellMyCity : la grande majorité des présents.

"Sur un an et demi, 12000 signalements ; 70 villes l'utilisent, les Argenteuillais très fortement : 2700 utilisateurs actifs. Les signalements concernent surtout la propreté et le stationnement, et les dépôts sauvages. Les signalement sont géolocalisés : cela permet de repérer là où il y a des dépôts sauvages récurrents. La photo permet à Azur d'envoyer le bon type de voiture. Pensez à bien identifier l'adresse géolocalisée."

Louise Sadovski, directrice de la Tranquillité Publique, remercie pour leur présence les représentants des polices municipale et nationale. D'autres agents contribuent à la tranquillité publique, rappelle-t-elle : la "Médiation Urbaine" qui "travaille 7 jours sur 7 sur le terrain pour désamorcer les conflits, concourir au vivre-ensemble, car les visions des espaces publics par les différents individus ne sont pas les mêmes, les médiateurs travaillent à les harmoniser". "S'il n'y a pas d'infraction, on ne peut pas verbaliser les gens, on peut les inviter à se déplacer…"

Il y a aussi "le grand froid, la protection des personnes et des biens, l'accessibilité pour les personnes à mobilité réduite, le risque incendie, le suivi des risques naturels, la gestion de crise, et le CLSPDR, le Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance et de la radicalisation, qui est encadré par des textes, un loi de 2007, qui prévoit la coproduction de la sécurité".

100 interventions de mise en fourrière sur le quartier en 2017, soit 6% de celles sur l'ensemble de la ville (environ 1500 donc sur la ville).

11 caméras sont installées (pour un quartier de 13000 habitants, grand comme presque deux fois la principauté de Monaco).

M. Lemoine présente le service Propreté Urbaine. Deux opérations "pas de quartier pour les déchets" ont eu lieu les 16 février et 12 octobre 2017. "On ramasse souvent entre 15 et 20 tonnes de déchets dans ces journées particulières". "Votre quartier comprend 19 secteurs traités quotidiennement[1] soit par un cantonnier soit par des passages mécanisés."

"En général, sur le quartier des Coteaux, le nettoyage est plutôt hebdomadaire".

Une centaine d'agents Azur sur la ville, une quinzaine sur les Coteaux, nettoient la ville.

Richard Gauvry, "directeur du syndicat Azur" : "on est venus pour répondre à vos questions. Nos activités principales : collecte et traitement des déchets : ordures ménagères, végétaux, encombrants, et dépôts sauvages en partenariat avec la Ville. Nous sommes basés près de la déchèterie et sommes propriétaires de l'usine d'incinération. Elle incinère la moitié des déchets du département ; grâce à ça, une partie de la population, 12000 logements, bénéficie d'un chauffage à coût réduit" (chauffage urbain).

"150 agents collectent l'ensemble de vos flux".

"Tous nos véhicules sont équipés de GPS ce qui nous permet de vérifier quelles rues ont été 'faites' ou 'pas faites', mais bien sûr on peut rater un bac ou deux. Ce sont des gros logiciels qui produisent les tournées : nous avons 1500 rues, 70 à 80 tournées par semaine. La géolocalisation permet d'optimiser les tournées donc de dépenser moins d'argent pour le même niveau de service."

"Nous on souhaite diminuer les déchets. On propose des composteurs à 20 € : c'est ça de déchets en moins !"

(Objectif ou réalisation ?) "Diminuer de 7,5% les déchets traités entre 2016 et 2017."

Les dépôts sauvages collectés sont passés de 1762 tonnes en 2015, à 1397 tonnes en 2017 : "à force de signalements TellMyCity, nous avons une meilleure réactivité, le service arrive plus vite, et la propreté appelle la propreté". "Le Conseil Municipal a délibéré pour dire qu'on facturerait les dépôts sauvages à leurs auteurs. On a assermenté les agents, on a la vidéo aussi. Sur 2017, 52 contrevenants ont été identifiés, 52 courriers, 16000 € de facturation envoyée. Jusqu'à 5 tonnes pour un dépôt ! Pas forcément dans votre quartier. On a même été suivi sur un ou deux dossiers, par le Procureur qui a mis des amendes complémentaires."

(Très bien ! Voilà une décision que nous avions votée :) ).

"On fait aussi des aménagements de voirie sur des points de dépôts sauvages, et sur 5 aménagements faits, 4 ont réglé le problème."

A bientôt pour d'autres nouvelles !

Notes

[1] Façon de parler.

Héloïse : changer de cap (tribune dans L'Argenteuillais n°273)

par Frédéric Lefebvre-Naré

Pour le projet « Cap Héloïse » sur le site de Jean Vilar, la semaine du 12 février a été mouvementée.

Mercredi 14, le comité Jean Vilar organisait une réunion publique : « sur Jean Vilar, qu’est-ce qui se prépare ? » ; 91 personnes y ont pris part. Elles ont vivement insisté pour un référendum local sur le projet.

Nous l’avons déjà demandé au Maire. Plusieurs habitants l’y ont appelé lors des réunions de quartier.

Mardi 13, le Maire publiait un communiqué. Son titre : « Toujours à l’écoute des Argenteuillais ». Le Maire demande au promoteur « des modifications substantielles pour tenir compte des préoccupations des habitants ».

Mais jeudi 15, le Maire et le promoteur défendaient ensemble, à la Commission Nationale d’Aménagement Commercial, leur projet de créer, sur ce terrain de Jean Vilar, un second centre commercial à 450 mètres de Côté Seine. L’idée apparaît absurde à toutes les personnes qui nous en ont parlé, et à celles qui se sont exprimées sur le sujet en réunions publiques. Le Maire les a-t-il écoutées ?

Les modifications citées par le Maire ne sont que deux.

D’une part, réduire la hauteur du multiplexe, donc le nombre de salles. Sur ce point, il a entendu les protestations.

D’autre part, le Maire veut apporter « une réponse satisfaisante à la qualité architecturale des logements » : cela signifie sans doute que les immeubles prévus par le promoteur étaient de mauvaise qualité architecturale. Cela expliquerait pourquoi ils n’ont pas été présentés lors des réunions publiques. Si bien que les habitants ne sont pas intervenus à leur sujet ! Le Maire les a entendus tout de même.

Ce que demandent les Argenteuillais·es, c’est de retrouver en bord de Seine un cadre vert, paysagé, propice aux activités de plein air comme aux fêtes ou aux spectacles en salle. Retrouver de « magnifiques promenades » comme celles immortalisées par Claude Monet. Trouver dans tout le centre ville un commerce vivant, qui tire parti des investissements passés dans Côté Seine, de la desserte de la gare, du vaste espace de Gabriel Péri, et du charme de PVC, l’ancienne Grand’Rue.

Monsieur le Maire, n’écoutez pas les Argenteuillais·es au tiers ou au quart. Demandez-leur s’ils souhaitent voir empilés, à la place de Jean Vilar, 160 logements, un centre commercial, un multiplexe, une salle de spectacles privée et 2 étages de parkings aériens. Organisez ce référendum.

vendredi 2 mars 2018

Centres commerciaux : la marée descendante outre-Atlantique

par Frédéric Lefebvre-Naré

Si les centres commerciaux nous sont venus d'Amérique, c'est aussi de là-bas que vient la rumeur de leur disparition.

Alors que la Ville d'Argenteuil prévoit, avec le promoteur Fiminco, d'en créer un nouveau sur l'île d'Argenteuil à deux pâtés de maison de Côté Seine, voici, pour alimenter la réflexion, quelques extraits librement traduits de l'analyse de Time "La mort des centres commerciaux, c’est plus qu’une affaire de shopping", 20 juillet 2017.

Il y a dix ans, le centre commercial Schuylkill, avec ses 90 magasins, restaurants et kiosques, était le cœur de la vie quotidienne dans le bassin houiller de Pennsylvanie : les ados s’y rencontraient pour flirter, les seniors chaudement habillés contournaient l’obstacle. Les foules y affluaient pour la chasse annuelle aux œufs de Pâques ou le festival Lituanien, clin d’œil aux origines ancestrales des gens de la région. « Je devais dire un million de fois ‘pardon’ pour arriver au boulot », se souvient Jane Krick, serveuse au restaurant-pizzeria Suglia’s, le dernier qui reste. « C’était plein à craquer. Maintenant, on reçoit un million de coups de fil nous demandant si on est encore ouverts ! »

Mais ça ne durera pas : début mai, la direction a donné 2 à 3 mois aux derniers commerçants pour fermer. Le bâtiment sera démoli. La boule des démolisseurs mettra le centre commercial en bonne compagnie : d’ici 2022, un quart des centres commerciaux des Etats-Unis devraient fermer, victimes du changement des goûts, du fossé grandissant entre riches et pauvres, et de la vague des achats en ligne.

Rien que cette année, 8600 magasins devraient fermer. Depuis 2002, les centres commerciaux ont perdu 448000 emplois, un quart de leur effectif ; le e-commerce en gagnait 178000.

Mais les centres commerciaux n’étaient pas seulement des lieux de travail : c’étaient des points de rassemblement. C’était la place du marché de la Grèce antique, c'étaient les abords des cathédrales de l’Europe médiévale.

Dans les années 60 et 70, le développement des voies rapides et les règles fiscales ont encouragé la transformation de terres agricoles en mammouths de la consommation. La fuite des Blancs loin des centres-villes a apporté leur clientèle, isolant, du coup, les personnes qui restaient dans les vieux quartiers populaires.

Les centres commerciaux sont devenues « les nouvelles Grand’Rues de l’Amérique », écrivait William Kowinski en 1985. Au total, on en a construit 1500 aux USA de 1965 à 2005.

Il en reste 1100, dont un quart risque de fermer dans les 5 prochaines années, selon le Crédit Suisse. Certains se sont déjà transformés : en bibliothèque universitaire, en centre médical ou en auditorium.

Lesquels s’en sortent ?

D’abord, ceux consacrés au luxe. Ils bénéficient de l’enrichissement actuel des plus riches, qui n’ont pas besoin de surveiller les promos sur amazon.

Ensuite, les endroits qui donnent une autre raison de venir, que de remplir son caddie. Le Grove, à Los Angeles, a une vraie rue commerciale empruntée par un trolleybus, et accueille l’été des concerts en plein air. Le Palisades Center à West Nyack, dans l’état de New York, a son bowling, son club d’improvisation et son école de grimper à la corde.

Tout le monde ne veut pas passer son temps libre à l’intérieur ! Beaucoup des centres commerciaux actuels sont pour partie à l’extérieur, associés à des immeubles de logements et de bureaux. Ils attirent la nouvelle génération qui, si elle quitte les centres villes pour la banlieue, y cherche tout de même des quartiers denses où l’on peut vivre sans prendre sa voiture.

L’inventeur du premier centre commercial, Victor Gruen, un socialiste, y voyait les noyaux de nouveaux quartiers denses, pour contrer l’étalement pavillonnaire. Il fut déçu par le résultat : les centres commerciaux ont plutôt contribué à l’étalement ; et, de tous les aspects de la vie sociale, c’est la consommation qu’ils ont mis au centre.

Mais au moins, ils réunissaient grand-mères et ados gothiques, promeneurs tranquilles et acheteurs compulsifs. Maintenant, tout le monde est en ligne, face à son écran.

Quel aménagement imaginer pour le commerce à Argenteuil dans les prochaines années, en tirant les leçons de cette expérience américaine ?…

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